Site FMPMC
     Page précédentePage suivanteSommaireVersion imprimable
   
 

Fondements théoriques et techniques de la relaxation

Sommaire

Avant-propos

1 - Méthodes de relaxation

2 - Indications, contre-indications

3 - Quelques points de théorie

Bibliographie


Tous droits de reproduction réservés aux auteurs


traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 3 - Quelques points de théorie

 

3.4 - Schéma corporel et image du corps dans la relaxation

 

Pour évoquer les concepts de schéma corporel et d’image du corps, il faut balayer des domaines tels que la neurophysiologie, la psychologie génétique, la phénoménologie et la psychanalyse. Il est classique de distinguer le terme de schéma corporel comme relevant de la neurologie et celui d’image du corps comme relevant de la psychanalyse et de la psychologie. Les neurologues s’intéressent à décrire, à travers le schéma corporel, des manifestations pathologiques de modifications de la perception du corps suite à des lésions du système nerveux central et périphérique. Les « psy » veulent rendre compte, à travers l’image du corps, de diverses manifestations psychopathologiques dans lesquelles la conscience du corps est atteinte.

La réalité clinique oblige à penser le corps de façon plus complexe et intriquée que cette dichotomie simplificatrice. Entre la réalité neurologique du schéma corporel et la réalité psychique de l’image du corps, il y a un va-et-vient nécessaire, car il est impossible de rompre artificiellement l’unicité de l’individu. Ainsi, en parcourant la littérature qui fait état de ces concepts, nous ne pouvons qu’en relever toute l’ambiguïté, et un malaise nous prend lorsqu’il nous faut avancer une définition qui soit partagée par la plupart des auteurs. Dès lors, nous optons pour suivre le développement de ces notions, de schéma corporel et d’image du corps, et pour en souligner les apports, les enrichissements et les extensions apportés au fil du temps par les différents domaines scientifiques. Nous chercherons également à proposer des ponts entre ces outils conceptuels et le vécu en relaxation.

3.4.1 Petit récapitulatif sur le schéma corporel

Pour Bonnier et Head ( Hécaen, Ajuriaguerra, 1952), ce schéma ou modèle du corps est une réalité permanente. C’est un standard, bien qu’incessamment remis en question, qui donne la valeur spatiale de toute sensation et le sentiment de présence du corps. Enfin, Lhermitte (1942) insiste sur la nécessité de rendre compte des praxis à travers le schéma corporel. Pour agir sur les objets qui nous entourent, pour nous déplacer, il nous faut avoir de façon plus ou moins consciente « l’idée de notre corps ». C’est-à-dire une perception liée aux afférences actuelles, mais aussi une « image souvenir ». Il accorde aux données kinesthésiques et visuelles, ainsi qu’aux afférences vestibulaires, un rôle prépondérant dans cette édification. Dès lors, le schéma corporel est conçu comme « né de l’apport des sens, et s’en émancipant pour devenir condition de l’expérience » (Lhermitte, 1942) rend compte des données cliniques.

Nourri de ces différents travaux, Ajuriaguerra propose la définition suivante du schéma corporel : « édifié sur les impressions tactiles, kinesthésiques, labyrinthiques et visuelles, le schéma corporel réalise dans une construction active constamment remaniée des données actuelles et du passé, la synthèse dynamique, qui fournit à nos actes, comme à nos perceptions, le cadre spatial de référence où ils prennent leur signification » (Ajuriaguerra, 1970). Il va plus loin lorsqu’il explique que dans la constitution de « l’image du moi corporel de l’homme, la sensorimotricité, l’image d’autrui et la vie instinctivo-affective ne peuvent être séparées qu’artificiellement ».

En conséquence la somatognosie s’élabore à l’âge où naît la conscience de la personne comme sujet autonome, elle n’est pas construite définitivement et toutes les expériences nouvelles peuvent la modifier. Le schéma corporel s’appuie sur le système cortico-anatomique. Il relève d’une structure qui intègre les perceptions sensorielles et traduit le vécu d’un hémicorps (Schilder, 1950). Il est le substrat neurologique de l’image du corps, mais il n’est pas une image, il est lié à l’expérience motrice, au ressenti musculaire et cénesthésique qui permet l’intégration de l’espace. Il est d’intégration précoce, particulièrement autour de la première année de vie (A. Sanglade,1983).

Le schéma corporel peut être conscient par l’effet d’une excitation ou d’une recherche volontaire. Il est surtout de l’ordre du préconscient, déjà Lhermitte (1942) le situait « à l’arrière-plan de notre conscience ».

Il fonctionne sur des organisations sensori-motrices et cognitives. C’est une représentation permanente, figuration spatiale du corps et des objets. S’il est permanent, il est également malléable, les nouvelles expériences s’y référant et l’enrichissant (Anzieu, 1985). Les psychanalystes le voient comme préconscient avec une fonction essentiellement constitutive du moi. Cependant, Schilder attribuait un aspect « inconscient organique » au schéma corporel.

Les travaux de Schilder (1968) concernant le schéma corporel marquent un tournant d’une grande importance. Il admet qu’un mécanisme neurologique essentiel existe au niveau pariétal, cependant il avance des conceptions psychanalytiques d’investissement libidinal du corps et parle d’image du corps. Ainsi, le schéma corporel reste sous la dépendance des processus émotionnels et des besoins biologiques qui en représentent l’énergie et la force directrice.

3.4.2 Petit récapitulatif sur l’image du corps

L’image du corps désigne les perceptions et représentations mentales que nous avons de notre corps, comme objet physique mais aussi chargé d’affects. Elle est l’aspect imageant du corps et appartient à l’imaginaire, à l’inconscient, avec comme support l’affectif. L’image du corps est la première représentation inconsciente de soi, représentation qui prend le corps comme principe unificateur, qui délimite le dedans et le dehors (Schilder,1968).

Nous pouvons relever certaines caractéristiques de cette image du corps. D’abord, son acquisition se fait plus tard que celle du schéma corporel (A. Sanglade, 1983). Comme nous l’enseignent les phénoménologistes, l’image inconsciente du corps scelle notre lien avec le temps, elle est liée au sujet et à son histoire.

L’image du corps peut également être assimilée à la représentation de soi, c’est-à-dire au « corps objectalisé qui médiatise la relation à l’autre et agit comme le passage entre le dedans et le dehors, entre le Moi et les autres. Cette représentation de soi dépend des relations aux autres et de leur qualité, ainsi que de la formation du narcissisme. A tout moment elle peut être modifiée. Elle peut s’éprouver solide ou détruite, désirée ou rejetée, elle est liée à l’épreuve du narcissisme et à la vie relationnelle » (A. Sanglade, 1983). Cette définition souligne le lien de l’image du corps et du narcissisme (F. Dolto, 1984). De même, le concept d’image du corps vu comme un espace mental peut être étendu à celui de « Moi-peau », cette « peau pour la pensée » décrite par Anzieu (1985).

3.4.3 La relaxation au regard des notions d’image du corps

Nous pensons que la relaxation permet de toucher à tous les pans de l’image du corps tels qu’ils ont été développés plus haut. Il faudrait évoquer ici le phénomène de régression. Rappelons nous le dispositif de la relaxation avec les conditions de silence, de lumière atténuée, la position allongée, la voix tranquille du thérapeute, l’importance des sensations du corps. Dans les descriptions que font les patients de leur état pendant la relaxation dynamique, le phénomène de régression est au premier plan.

Un patient l’exprimait très clairement : « Je me sens bercé comme un bébé » ; il décrivait des sensations de balancement qu’il appelait affectueusement sa « balançoire ». Tout porte à croire que de telles conditions favorisent une régression chez le patient (Bergès J, Bounes M., 1974, Sapir M, 1975).

Nous nous référerons à la définition que donnent Laplanche & Pontalis de la régression (1967, p. 400-403), et nous en retiendrons surtout l’aspect concernant le retour du sujet à des étapes dépassées de son développement (stades libidinaux, relation d’objet, identification...). Nous touchons véritablement à « l’enfant dans le patient », pour reprendre une expression de Balint. Cette régression peut conduire le sujet à vivre une image du corps enfoui dans les strates du passé.

La question qui est de mise ici est de savoir si tous les patients peuvent avoir accès à cette régression sans dommage. La polémique à ce sujet est grande. Notre expérience clinique nous montre que la relaxation n’est pas à utiliser sous sa forme habituelle avec des patients psychotiques lorsqu’ils sont dans un état de trop grande dissociation. Ce sans quoi nous verrions immédiatement surgir l’angoisse de morcellement avec le risque d’acculer le patient à se réfugier dans son délire et ses hallucinations.

Cependant, il est tout à fait profitable d’utiliser la relaxation, à l’image de ce que nous avons pu dire précédemment concernant le schéma corporel, non comme une modifications des états de conscience, mais comme un étayage du psychisme sur le corps. Le thérapeute n’a pas comme but d’abaisser les niveaux de vigilance ou le tonus, il axe bien plutôt son travail sur la structuration du schéma corporel du patient et contient d’éventuels moments d’angoisse. Nous sommes là, dans un travail où le thérapeute met à la disposition de son patient son psychisme tel un « Moi auxiliaire » (D. Anzieu), sa capacité de transformer des émotions inassimilables, en quelque chose de recevable pour le patient, il est ici question de la fonction alpha du thérapeute (Bion, 1962). Elle offre au patient l’opportunité d’une expérience où pourrait se constituer, par ce mécanisme d’étayage et l’introjection de la fonction contenante du thérapeute, une enveloppe psychique (D. Anzieu), une peau psychique (E. Bick). Nous renvoyons le lecteur à ce que nous avons pu écrire de l’image du corps dans son aspect d’enveloppe et de contenant psychique.

Nous observons de nombreux comportements et remarques concernant la voix du relaxateur. Ce phénomène en relaxation attire notre attention et il peut être mis en correspondance avec le concept d’image du corps. Tel sujet dit percevoir dans les moments de profonde relaxation : « une voix loin, très loin... ». Un autre veut enregistrer la voix du relaxateur, pour se la repasser ultérieurement. Tel autre veut une relaxation avec beaucoup de mots. Tel autre, chez le coiffeur, en écoutant le ronron du sèche-cheveux, se met à penser à la voix de son relaxateur et sent son corps détendu, alors que d’ordinaire le sèche-cheveux le crispe. Certains relaxés attribuent des qualificatifs généreux à la voix du relaxateur, d’autres au contraire ont des remarques désobligeantes. Il semble qu’en matière de voix, chacun fait comme il l’entend.

Alors comment l’entendent les sujets en relaxation ? Par les mots, le relaxateur guide les sujets dans leur corps. Mais c’est bien la voix qui les touche, par sa mélodie, ses modulations, ses intonations. Les gens expriment qu’elle est inductrice de calme, qu’elle est rassurante, enveloppante, gratifiante, qu’elle est bonne. Wolff (in Anzieu, 1985, p.164-165) montre que la voix de la mère est la manière la plus performante d’arrêter le cri d’un nourrisson de moins de trois semaines. Nous en déduisons que la voix a une fonction archaïque d’apaisement. J. Marvaud (1987) nous dit comment le bain sonore, qui caractérise le monde de l’infant, resurgit sans cesse en relaxation. Les paroles du thérapeute peuvent évoquer la voix paternelle toute puissante, jugeant, autorisant, interdisant, ou la voix maternelle, douce, enveloppante, chaude, une voix gratifiante, narcissisante. Le sentiment d’enveloppement par la voix, si souvent exprimé, nous évoque le concept « d’ enveloppe sonore du soi », énoncé par Anzieu (1985, p.159-173). Celui-ci s’est efforcé de mettre en évidence l’existence d’une sorte d’organisateur du Moi, plus précoce que l’image spéculaire telle que nous l’avons présentée plus haut. Nous pouvons penser que cette voix du relaxateur offre une expérience structurante et narcissisante au relaxé.

Qu’en est-il du narcissisme en regard de l’image du corps en relaxation ? Anzieu nous permet de faire un lien avec ce que nous venons de dire à l’instant. Il remarque que la mythologie grecque, à-travers Echo et Narcisse, a bien repéré l’intrication du miroir sonore et du miroir visuel dans la constitution du narcissisme (D. Anzieu, 1985, p.170-171). J. Laplanche et B. Pontalis (1967) définissent le narcissisme comme désignant, en référence à Narcisse, l’amour porté à l’image de soi-même.

Ces auteurs précisent l’intrication entre le Moi, le schéma corporel et le narcissisme : « On peut concevoir la constitution du Moi comme unité psychique corrélativement à la constitution du schéma corporel. On peut aussi penser qu’une telle unité est précipitée par une certaine image que le sujet acquiert de lui-même sur le modèle d’autrui, et qui est le Moi. Le narcissisme serait la captation amoureuse du sujet par cette image » (J. Laplanche et B. Pontalis, 1967).

Nous l’avons développé plus haut, J. Lacan a mis en rapport ce premier moment de la formation du Moi avec cette expérience narcissique fondamentale qu’il désigne sous le nom de « stade du miroir » (1966). F. Dolto (1984) montre que l’image du corps est le support du narcissisme. Mais surtout, avant l’expérience du miroir, c ’est la mère qui donne sens au narcissisme de son enfant et le soutient par son corps, par son schéma corporel à elle.

Nous soutenons l’idée que dans l’expérience de la relaxation, le relaxateur est le support du narcissisme du relaxé. Il se produit un retour à un narcissisme primaire pendant le temps de la séance, véritable investissement du Moi par la libido. Si le regard du relaxateur posé sur le relaxé a une fonction narcissisante, la voix et son écho au niveau de l’image du corps nous paraît tout aussi essentielle. En effet, l’attention du relaxé est constamment attirée vers son corps, vers ses sensations. Le relaxateur utilise sa propre expérience de la relaxation, se référant aux sensations imprimées dans son propre schéma corporel. Il aide le relaxé à prendre conscience de ses modifications toniques tout au long de la séance, par le repérage et l’élimination de ses tensions. Cette attention particulière du relaxateur pour le corps de son patient, qui le mène vers un état de mieux-être, ce monde qui, pour le relaxé, se restreint à des sensations et à une voix, tout ceci investit le corps d’une importance affective particulière, et amène le patient à se renarcissiser.

     Page précédentePage suivanteSommaireVersion imprimable
   
 
3.1 - Le tonus
3.2 - Modification des niveaux de vigilance et des états de conscience
3.3 - Respiration et relaxation
3.4 - Schéma corporel et image du corps dans la relaxation
3.4.1 - Petit récapitulatif sur le schéma corporel
3.4.2 - Petit récapitulatif sur l’image du corps
3.4.3 - La relaxation au regard des notions d’image du corps