Site FMPMC
     Page précédentePage suivanteSommaireVersion imprimable
   
 

Intérêts et risques des médiations corporelles pour les adolescents


Tous droits de reproduction réservés aux auteurs


traduction HTML V2.8
V. Morice


Intérêts et risques des médiations corporelles pour les adolescents

 

 

5 Définition du terme de médiation

On peut en premier lieu et avant tout autre chose, considérer que la psychomotricité est un dispositif qui fait travailler des médiations, c’est à dire une certaine façon de faire, de vivre des choses avec son corps.

En psychomotricité, on fait, on ressent, on vit des expériences : perceptives, sensorielles, ludiques, kinesthésiques. Et on joue ! Le plaisir du jeu s’inscrit dans toutes perspectives psychomotrices, quel que soit le champ d’intervention choisi. Le jeu ici est à entendre dans ses différentes formes qu’elles soient primaires, comme les jeux sensori-moteurs (considérons dans cette perspective que le bébé qui regarde ses doigts bouger commence à établir un jeu quand il dépasse la première surprise de ce qu’il a trouvé) qu’organisées de façon plus secondaires (activités sociales, symboliques, de compétition, de performances…). Et c’est cette faculté même à jouer, à recevoir, à être actif et créatif, qui va nous intéresser en tant que psychomotricien.

5.1 Qu’est-ce qu’une médiation ? Définition

Mettre d’accord. Intermédiaire. Processus créateur.

Ces définitions du dictionnaire introduisent bien ce qui va nous être d’une grande aide pour comprendre ce que nous faisons quand nous proposons un espace, un temps, une activité particulière : la médiation est ce qui sert d’intermédiaire entre soi et l’autre.

La médiation, qu’elle soit corporelle ou autre, propose un espace « entre » et un objet commun à partager et à créer, cet objet étant en quelque sorte témoin de la relation existante entre deux personnes ou entre les membres d’un groupe.

5.2 Le corps devient support de la médiation

Certaines médiations font du corps le principal objet médiateur d’expression. Dans le sport, la danse, le mime, … cela paraît évident. D’autres activités vont privilégier le corps et son expression de façon moins directe. L’éclairage ne va pas être mis sur le corps dans ses fonctions de performances mais sur ses capacités de réalisation : la musique, la sculpture, la peinture, la calligraphie, les jeux de rôles…

Mais que va-t-il falloir pour que ces médiations, qui sont des moyens d’expression mais aussi des moyens de mises en relation entre le monde et soi, entre soi et les autres, deviennent thérapeutiques ? Cela suffirait-il de le décréter ?

Pour le psychomotricien, l’enjeu est de taille. Comment va-t-il pouvoir soutenir tranquillement le bien-fondé du choix de ses médiations ?

Cela n’est bien sûr pas aussi simple que cela en a l’air ! Ainsi ce sont les conditions de notre dispositif - qu’elles soient du côté du cadre et de nos moyens d’action ou qu’elles soient du côté de la pensée sur notre travail d’élaboration théorico-clinique - qui garantiront que ce qui s’engage entre le psychomotricien et le patient devienne suffisamment investi pour qu’il y ait véritable processus de soin.

5.3 « Ça doit parler au corps du psychomotricien »

Le cadre dans lequel nous travaillons va fortement influencer nos pratiques et nos choix de médiations. Le dispositif thérapeutique institutionnel va délimiter nos champs de pratique et baliser nos prises de risque. La qualité des patients, leurs pathologies, leurs demandes, leurs besoins et leurs singularités vont influencer et impliquer notre façon de penser. Une médiation s’invente et se brode avec tous les participants, patients et thérapeutes. Si ce n’est pas le cas nous tombons alors dans une technicité opératoire.

Une médiation est une proposition d’accordage, de mise en accord et en partage. Le corps du thérapeute est aussi impliqué que celui du patient, même si les places ne sont pas les mêmes.

6 Les médiations corporelles thérapeutiques

Quand, comment, pourquoi une proposition plutôt qu’une autre ? Quand nous vient-il par exemple l’idée d’envisager une piscine, une pataugeoire, un bassin thérapeutique, une salle de danse, un travail de maquillage … comme dispositif de soin ?

Accompagner l’engagement du corps de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte, nous demande d’inventer, d’imaginer, de créer des espaces de jeu propice à l’expression et à la structuration.

Pour le psychomotricien, ce qui est important est de :

  • Favoriser le jeu du corps médiateur d’expression.
  • Proposer un lieu d’expériences de sensations et de perceptions
  • Aider à la transformation des éprouvés en représentations.

Il a une triple démarche à faire :

  • Investir véritablement le vécu corporel de celui dont il s’occupe.
  • s’appuyer sur son propre vécu émotionnel et corporel comme instrument de résonance et de compréhension des situations.
  • Se dégager de ce vécu corporel qui l’implique si directement et l’expose au risque de se laisser enfermer, d’être pris dans un trop de concret, un trop de signes vissés au corps et non médiatisables.
    Ce dégagement nécessaire est la condition pour laisser une porte ouverte au fantasme, à la fiction, à un récit d’histoire entre deux personnes.

Travailler avec des adolescents demande donc non seulement de s’intéresser à la construction du schéma corporel, mais aussi à l’intégration de l’image corporelle. Cette distinction - d’un côté la construction des données neuro sensorielles et motrices, de l’autre l’intégration conflictuelle du psyché soma, de l’imaginaire et du symbolique - si elle n’est pas spécifique de l’adolescence, est particulièrement mise en éclairage dans cette période de la vie où le corps occupe une place centrale.

7 Enjeux des médiations corporelles pour les adolescents

On peut voir deux risques aux médiations corporelles pour les adolescents

  1. Le risque d’une régression qui peut être une source d’angoisse et une menace insupportable pour les adolescents qui, nous l’avons vu, sont pris dans un dilemme paradoxal : Grandir et rester enfant. C’est toute la question de l’écartèlement que j’ai souligné au début. On en a un exemple dans le deuxième cas clinique de ce début de chapitre. Coralie est à ce point attachée à l’autre, qu’elle se sent sans bouche si elle n’entend pas le mot bouche dans ma propre bouche. N’est-ce pas là le vécu d’un bébé qui se plaint de ne pas connaître le bon sein qui lui donne une bouche, un corps qui sent, un corps qui se remplit de la satisfaction ? Je ne crois pas avoir eu les moyens à l’époque d’entendre ce qui se disait de si fondamental chez cette jeune fille.
  2. Le risque d’une séduction trop directe. Dans notre travail à même le corps, nous sommes particulièrement confrontés à la question de la distance, des appuis et des limites, du portage, du toucher et des contacts. Le danger est de se trouver trop proche des sources mêmes de l’excitation du sexuel. Les sollicitations s’adressant directement au corps peuvent être ressenties par l’adolescent comme autant de tentations incestueuses. La violence d’Agnès en est, je crois, une illustration.

Contenir les éprouvés corporels des adolescents, leurs angoisses, les agirs, protéger des débordements pulsionnels et des envahissements fantasmatiques, maintenir un lien avec la réalité en supportant néanmoins les frottements avec le bizarre et l’étrange, voilà qui nous demande d’avoir une conception du corps, un corps qui en fait non seulement un vecteur d’ expression mais qui porte en lui ses propres processus de symbolisation.

Si nos sollicitations vont trop clairement du côté de la régression, il y a de fortes chances pour que les adolescents n’y répondent pas, par peur d’une infantilisation blessant leur amour propre, ou y répondent au contraire de façon très pathologique. Si elles engagent trop les sensations et les éprouvés, il peut y avoir un risque d’érotisation de la relation, où angoisse et excitation contre-indiquent ce type de travail thérapeutique.

8 Travail en groupe ou en individuel

C’est une question intéressante à se poser quand on travaille avec des adolescents. Quel est le choix le plus judicieux ? Individuel ou groupe ? Sachant que pour toutes les raisons invoquées précédemment concernant les rapprochés et la distance nécessaire, le travail en individuel va nous demander une grande maturité dans notre réflexion théorico-clinique, notamment une réflexion sur les phénomènes relationnels, transférentiels et contre-transférentiels.

Le travail en groupe avec les adolescents va d’emblée impliquer une distance, une diffraction des liens et des projections transférentielles. Le groupe et les mécanismes de dynamique de groupe vont aider au travail et vont constituer un cadre contenant et dynamisant.

De façon générale, on peut dire qu’un groupe se constitue autour d’une activité fantasmatique (imaginaire) partagée. Il est la somme d’une certaine quantité d’énergie et s’équilibre grâce à des règles, implicites et explicites, qui s’établissent entre chacun de ses membres et codifient d’une certaine manière les relations. Sans ces règles, le groupe devient vite explosif. Ceci est d’autant plus vrai dans les groupes d’adolescents, « la bande » (on peut d’ailleurs rappeler ici toute l’importance du groupe à l’adolescence). Pour que le groupe puisse remplir ses effets de contenant et de repérage dont l’adolescent a besoin, les places de chacun vont se distribuer en fonction de la personnalité de chacun : le leader, le modérateur, l’intellectuel, le souffre-douleur, le comique... Cette distribution n’est ni fixe ni définitive. Elle évolue dans le temps.

Chez les adolescents psychotiques, la difficulté qui existe en chacun d’être en relation avec soi-même et avec l’autre, selon les symptômes qu’il présente, vont renforcer les effets dévastateurs de l’excitation, le risque étant les débordements et les passages à l’acte. Les échanges imaginaires et les règles qui modèrent, qui organisent et aident à gérer les conflits, ont du mal à s’établir, et la présence des adultes est souvent grandement nécessaire pour amener une sécurité sans laquelle il est impossible d’exister. Il est cependant tout à fait nécessaire pour l’adolescent, même psychotique, de pouvoir profiter de la richesse des relations à l’intérieur d’un groupe qui je le rappelle, offre une diversité d’essais, de tentatives relationnelles, tant du côté des liens homosexuels que du côté des liens hétérosexuels.

On peut même affirmer que, au sein de l’hôpital de jour, les effets thérapeutiques du groupe jouent un grand rôle qu’on aurait tort de minimiser.

Il est donc bien évident que le travail en groupe à l’intérieur même des médiations va être un levier thérapeutique important, la rencontre avec les autres autour d’un même objet d’investissement et de plaisir ne pouvant qu’enrichir les expériences relationnelles. Par contre, plus qu’ailleurs, le rôle de l’adulte va être important et complexe.

9 Quels repérages théoriques vont organiser nos interventions ?

Les travaux de Winnicott sont d’une grande aide pour penser, organiser, théoriser le travail autour des médiations. En reprenant donc l’ensemble des textes - entre autres ceux qui définissent l’objet transitionnel, les phénomènes transitionnels et l’espace transitionnel - nous allons pourvoir orienter notre réflexion et nourrir nos choix spécifiques. Par contre, il est important de ne pas se fier à l’apparente facilité de ces concepts qui sont d’une infinie complexité. L’inscription du psychisme dans et par le vécu du corps est sans doute une des choses les plus subtiles à comprendre. Mais c’est ce qui nous intéresse au plus haut point quand on est psychomotricien et quand on propose des médiations corporelles.

Le psychomotricien est à la fois du côté des acquisitions, des expériences, des structurations psychomotrices en même temps qu’il est du côté de la construction identitaire étant donné la portée symbolique des engagements corporels. Ces deux axes de travail se chevauchent continuellement.

10 Bibliographie

OUVRAGES
BARANES J.J (dir.)
La question psychotique à l’adolescence, 1991, Dunod, Paris,.
BARANES J.J, CAHN R., DIATKINE R., JEAMMET P...
Psychanalyse, adolescence et psychose. 1986, Payot, Paris.
BOIMARE S.
L’enfant et la peur d’apprendre, 1999, Dunod, Paris.
BLOSSIER P. (Sous la direction de)
Groupes et psychomotricité. Le corps en jeu. 2002, Solal, Coll. psychomotricité, Marseille.
BRUCH H.
Les yeux et le ventre, 1978, Payot, Paris.
BRUSSET B.
L’assiette et le miroir, 1977, Privat, coll. Sciences de l’homme, Paris.
KESTEMBERG E. L’adolescence à vif, 1999, Puf, coll. Le fil rouge, Paris.
LESAGE B., 2005, La danse dans le processus thérapeutique. Fondements, outils et clinique en danse thérapie. Erès, coll. L’ailleurs du corps.
POTEL C., Psychomotricité. Entre théorie et pratique. 2000, Inpress, Paris.
  Corps brûlant, corps adolescent. Des thérapies à médiation corporelle pour des adolescents ?. érès, coll. L’ailleurs du corps. Sept. 2006.        
RICHARD F.
Les troubles psychiques à l’adolescence, 1998, Dunod, Paris.
RICHAUD R.L.
Une Maïeutique du sujet pensant ou l’art, l’adolescent et son thérapeute, 2001, L’Harmattan, Paris.
ROBIN ANDERSON et ANNA DARTINGTON
Faire face. Perspectives cliniques sur les troubles de l’adolescence, 2003, ed. du Hublot, regards sur les sciences humaines, coll. Tavistock clinic, Larmor Plage.
WINNICOTT D.W.
Jeu et réalité, l’espace potentiel, 1975, Gallimard, Paris.
Conversations ordinaires. § « Agressivité, culpabilité et réparation ». 1988, Gallimard. Coll. Connaissances de l’inconscient, Paris.
De la pédiatrie à la psychanalyse. 1983, Petite bibliothèque Payot, Paris.
ARTICLES / thématiques sur l’adolescence
C.Potel
Du trop de corps au pas de corps,. et A.Descargues-Wery. 1990. Actes du congrès de psychomotricité. « Psychose - Psychomotricité - Etats limites ».
Le réel du corps chez l’adolescent psychotique, 1992, dans Évolutions psychomotrices n°15,
La danse comme médiation en thérapie psychomotrice. 1995, Evolutions psychomotrices n°27.
Le corps et son vécu : souffrance psychique à l’adolescence 1995, dans Evolutions psychomotrices n°27.
Avec la danse, à la recherche de son image, 1999,dans la revue Enfances et psy n°6, dossier Cultures et médiations.
Le corps à l’adolescence : des médiations corporelles pour les adolescents, de la danse à la relaxation dans l’ouvrage collectif Psychomotricité : entre théorie et pratique, 2000, Inpress, coll. Psycho, Paris,
Intérêt des groupes de psychomotricité pour des adolescents en hôpital de jour, dans « Groupe et psychomotricité : le corps en jeu », 2002, éd Solal, Marseille.
S’il te plait, apprends-moi à faire mes lacets, 2003, dans la revue Enfances et psy n°20, dossier Le souci du corps, érès, Toulouse.
Le secret d’Héloïse. « Tous les garçons et les filles de mon age… » 2006.Revue Enfances et Psy N° 31. Dossier Les copains : liens d’amitié entre enfants et entre adolescents. Erès.
REVUES / Dossier adolescence
Evolutions psychomotrices n° 69. « Eros, L’Ado, Les sens. » 2005
Enfances et psy n° 27 « Trop de poids, trop de quoi ? » 2005, érès, Toulouse.
Enfances et psy n° 20 « le souci du corps » 2002, érès, Toulouse.
Enfances et psy n° 6, « Cultures et médiations ». 1999, érès, Toulouse.
Enfance et psy n° 31 « Les copains : liens d’amitié entre enfants et entre adolescents ». 2006, érès Toulouse
Enfances et psy n° 32 « les marques du corps », 2006, érès, Toulouse
Enfances et psy n° 33, « l’enfant et ses espaces », 2007, Toulouse.

     Page précédentePage suivanteSommaireVersion imprimable
   
 
1 - L’adolescence : une période de transformation
2 - Troubles et conduites à risque à l’adolescence
3 - Où le psychomotricien rencontre-t-il ces adolescents ?
4 - Quels sont les problèmes que rencontre le psychomotricien dans son travail auprès des adolescents ?
5 - Définition du terme de médiation
6 - Les médiations corporelles thérapeutiques
7 - Enjeux des médiations corporelles pour les adolescents
8 - Travail en groupe ou en individuel
9 - Quels repérages théoriques vont organiser nos interventions ?
10 - Bibliographie
5.1 - Qu’est-ce qu’une médiation ? Définition
5.2 - Le corps devient support de la médiation
5.3 - « Ça doit parler au corps du psychomotricien »