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Introduction aux médiations psychomotrices


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Introduction aux médiations psychomotrices

 

 

1 Psychomotricité : des origines à maintenant

Depuis une trentaine d’années, la psychomotricité est devenue une profession à part entière, en constant mouvement tant dans ses modes d’approche que dans ses recherches de théorisation. Cette évolution est la conséquence des changements même de notre société, notamment quant à la place du corps dans cette société, et les nouveaux secteurs d’intervention qui en découlent. L’évolution des thérapeutiques a également défini de nouveaux champs d’implication pour les psychomotriciens qui ont eu à inventer, s’adapter, créer des modalités de fonctionnement dynamiques pour intervenir de façon spécifique et féconde auprès des patients. Cette évolution s’est bien sûr accompagnée d’une maturité de la part des psychomotriciens. Maturité que nous pouvons apprécier tant dans la reconnaissance de la profession auprès des instances diverses, que dans les écrits et réflexions qui objectivent nos cheminements de pensées. Ce qui n’exclut en rien une remise en question fréquente et judicieuse qui témoigne d’une recherche vivante.

Les deux termes conjoints psycho et motricité impliquent une articulation fondamentale entre le corps et la psyché. D’ailleurs, quand on écoute des psychomotriciens, jeunes ou moins jeunes, retrouver le fil conducteur qui les a amené à choisir la psychomotricité comme future profession, ce qui frappe et qui revient régulièrement dans leur motivation est ce désir de réunir l’expressivité du corps et « l’esprit, le mental, la psyché ».

Autre intérêt commun qu’on retrouve fréquemment : celui de la créativité au profit de l’expression humaine (cette créativité si chère à Winnicott). Nous avons bien là, dans ces trois paramètres, corps, psychisme, créativité, les clés de voûte de la psychomotricité, que sous-tend un autre désir, celui du soin.

Ce désir bien légitime à notre époque de nous occuper du corps en n’ignorant rien de l’activité psychique qui se parle à travers le langage corporel, pourrait témoigner cependant d’une certaine ambivalence, voire d’une mégalomanie de la part du psychomotricien. On pourrait penser qu’il veut être partout, ou ne sait pas faire un choix. Le psychologue, lui, s’occupe très clairement des « choses de la tête » ; le médecin, du corps malade ; l’orthophoniste, du langage ; le kinésithérapeute, du corps dans sa fonctionnalité... Cette vision caricaturale et simplificatrice ne représente-t-elle pas cependant ce qui se dit, dans les institutions, sur les fonctions des uns et des autres ? Le psychomotricien, lui, est certes reconnu comme celui qui s’occupe du corps, mais les déclinaisons autour de cette définition sont multiples et colorent de façon très variées le terme même de psychomotricité. Image maternelle et maternante de la relation psychomotrice, image sportive et dynamique, image réparatrice (versant ré éducatif), image du créatif ... ceci à titre d’exemples non exhaustifs !

2 Le corps en question

La relation « corps-psyché » se construit tout au long de notre existence, plus ou moins harmonieusement, et notre image corporelle évolue dans un mouvement d’intégration des expériences de vie et dans une conjugaison des trois temps : passé, présent, avenir.

Le corps est un intermédiaire entre soi et le monde, à la fois soi et porteur de soi. Il peut être habitacle investi ou coque vide.

Que se passe-t-il pour celui qui ne sent pas son corps ?

Que se passe-t-il pour celui qui n’a pu se constituer ou a perdu des repères suffisamment solides pour s’assurer une identité corporelle fiable et différenciée de l’autre ?

Que se passe-t-il quand le corps s’emballe ou quand l’acte domine la pensée allant jusqu’à barrer l’accès à la symbolisation ?

3 Mais d’où vient, à l’origine, le plaisir d’avoir un corps et le plaisir de jouer ?

3.1 Corps de la mère, corps de l’enfant : des symbolisations qui passent par le vécu du corps

Le bébé naît, il a un corps, il est son corps. Ses besoins, ses désirs, ses élans se disent directement par et dans le corps. C’est par l’intermédiaire de son corps qu’il reçoit, qu’il ressent, qu’il entend, perçoit, reçoit, éprouve. Les afférences sensorielles vont affleurer, effleurer, stimuler, organiser la vie du bébé.

A.Bullinger1 parle de « flux sensoriels », traduisant bien par ce terme, l’idée de mouvement et de continuité de ces informations sensorielles importantes pour la construction du bébé.

3.2 L’environnement

L’environnement offre au nourrisson toute une gamme de sensations et de stimulations reçues « en direct » par son corps, et la mère va jouer un rôle fondamental et essentiel, celui d’un « tampon » nécessaire et protecteur pour que cette somme de sensations ne soit ni trop forte ni trop insuffisante. Elle est cet intermédiaire nécessaire entre le monde et son enfant. Dans cette première relation très fusionnelle qui suit la période de gestation, la mère vit une certaine régression pour pouvoir être aussi entièrement et corporellement elle-même dans la perception des besoins de son bébé, et ceci sans effort, dans la quiétude.

Par ses capacités à fusionner puis à s’identifier avec son nourrisson, elle permet que sensations et perceptions puissent se transformer en plaisir - déplaisir, puis désir ou refus pour son bébé. La capacité d’échange de la mère, activée et renforcée par la capacité d’échange du bébé, crée ce que J. de Ajurriaguerra a nommé à juste titre « dialogue tonico émotionnel ». Expression géniale qui inclut, dans la dimension verbale que ce terme dialogue implique de fait, toute la dimension corporelle de la relation mère-bébé, c’est-à-dire le toucher, le portage, la qualité du contact, le tonus, l’émotion. On peut rapprocher ce dialogue tonico émotionnel de « la mère suffisamment bonne » de D.D.Winnicott2, celle qui, par des aptitudes psychiques ajustées, assure un « holding et un handling » adéquats, dans la façon de soigner son bébé. Ainsi peu à peu, le nourrisson se construit une peau à lui, en passant par l’expérience fondamentale d’une peau commune avec sa mère.

3.3 Processus de séparation

Le bébé grandit. Distance et espace s’intègrent dans les qualités de l’accordage maternel. Parce que le rythme du bébé change, parce que ses capacités s’enrichissent, parce que sa maturité lui permet des réponses et des ajustements plus autonomes, la mère peut se permettre de vivre un « dé fusionnement » progressif de manière positive. Autant les besoins du nourrisson ont réclamé une adéquation totale des réponses de sa mère – sous risque d’angoisse de morcellement et d’implosion psychique si l’inadéquation se répétait – autant un écart devient de plus en plus possible entre le besoin et la réponse. Le bébé trouve en lui des ressources pour supporter un peu d’attente et faire « quelque chose » de cette attente. Ce quelque chose que l’enfant invente, va nourrir le manque, et de cette expérience vivante va naître un possible du côté de la représentation de l’absence puis de la séparation. Ceci sous réserve que l’attitude de la mère soit toujours en phase avec le rythme du bébé. On peut souligner ici l’importance d’un ajustement rythmique fondamental entre la mère et son enfant dont va dépendre par la suite, on peut le supposer, une intégration du temps, de la rythmicité, de la durée.

Pour qu’elle puisse s’élaborer et s’intégrer, la distance relationnelle, que cela soit du côté de la mère ou de son bébé, doit s’accompagner d’un gain narcissique, d’une découverte d’un autre type de plaisir. L’autonomisation se gagne jour après jour, elle se construit dans un mouvement continu du processus de croissance et de maturation de l’enfant (maturation physiologique, neurologique, psychologique). De ce processus vers la séparation dépendra le sentiment d’appropriation de soi, indispensable pour la construction d’un « je » sujet.

Jusqu’ici nous n’avons évoqué que deux protagonistes de la relation primaire, le bébé et la mère. Or, pour faire un enfant il faut un père et une mère. De ce fait, la séparation psychique ne se conçoit jamais à deux mais à trois. Elle ne peut se vivre et se symboliser qu’à cette condition.

3.4 Les jeux du corps

Dans les premières étapes de la vie d’un bébé, la mère n’est évidemment pas présente tout le temps auprès de lui. Présence et absence s’alternent. Nous l’avons dit précédemment, le nourrisson au tout début de sa vie, ne vit ni l’absence ni la présence. Il vit le vide ou le plein, l’horreur ou la béatitude. Dans la sensation d’être plein – nous parlons là autant des nourritures de bouche, le lait, l’eau, que des nourritures de peau – il supporte très bien les temps d’absence de sa mère, non encore différenciée de lui. Elle est comme à l’intérieur de lui. Il l’a incorporée au moyen de ce qu’elle lui a donné. Quand il est à nouveau en état de besoin et de manque, il vit l’insatisfaction totale et intransigeante : il crie, pleure, s’agite, et n’a aucun moyen d’intégrer psychiquement ce qui se passe. Par contre, les premières créations de jeu du bébé naissent dans les premiers écarts entre besoin et réponse, quand l’enfant peut commencer à les supporter de façon moins dramatique.

3.5 Les découvertes du bébé : son corps

Les premières petites coordinations du nourrisson le surprennent, lui permettent de supporter de plus longs moments d’absence, sans avoir besoin d’être aussitôt comblé. Ce peu de temps à suçoter, à découvrir le mouvement de ses doigts est un gain considérable pour la vie psychique future du bébé : première expérience d’auto–satisfaction, de création authentique. De lui-même, le bébé a trouvé un moyen de se contenter, et en quelque sorte, de remplacer sa mère. C’est une première marche vers la différenciation.

4 Un repérage théorique essentiel : Le concept d’objet transitionnel

D.D.Winnicott3,4 théorise cette étape essentielle dans la vie d’un enfant. Le bébé a trouvé-créé un objet qui fait partie de lui pour remplacer sa mère, dont il ne sait pas encore qu’elle est sa mère (elle est autant lui-même).

4.1 L’objet transitionnel

Il est très important de comprendre qu’il s’agit là d’expériences concrètes. Les concepts d’objet transitionnel, de phénomènes transitionnels, puis d’espace transitionnel, sont absolument liés et resteront indissociables de ce qui se passe dans et à travers le corps et l’expérience concrète. Et c’est là la grande avancée de Winnicott qui, en tant que pédiatre puis psychanalyste, dans sa grande connaissance des bébés et des mères, a introduit dans la pensée psychanalytique cette importance de l’environnement et des états corporels du nourrisson, pour la construction psychique de l’enfant.

« Les objets transitionnels et phénomènes transitionnels désignent l’aire intermédiaire d’expériences qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’érotisme oral et la véritable relation d’objet, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a été introjecté ».

Le bébé a besoin de faire de vraies expériences concrètes et corporelles pour se construire et pour construire un espace intermédiaire entre lui et ce premier objet d’attachement extrême qu’est sa mère, un espace qui se construit sans arrachement, ni indifférence, un espace qui soit un gain pour lui d’expériences de créativité.

Un espace qui transforme la perte en bénéfice – car il y a toujours une certaine perte à se séparer pour devenir un – et en expérience d’autonomie.

Freud disait : « Le moi est avant tout corporel ». Winnicott ajoute : L’enfant a besoin d’expériences du corps et d’éprouvés qui partent de son corps pour se construire un psychisme à lui.

4.2 L’espace de jeu : un espace potentiel

Ces phénomènes transitionnels matérialisent et jalonnent le chemin que le petit enfant fait entre l’état de fusion et d’indifférenciation dans lequel il est à l’origine – et dont il peut vivre les bons effets vitaux – à l’état où il devient peu à peu en relation avec son premier objet d’amour, et avec son environnement tout entier, en tant qu’être séparé et différencié.

Les « trouvailles » de l’enfant se doivent d’être de vraies créations « originelles » qui lui assurent une première possession à part entière.

Ces expériences sensorielles où l’enfant va trouver son pouce, ses doigts – qui font partie de lui sans qu’il le sache mais qu’il va pouvoir s’approprier de façon de plus en plus autonome – vont inaugurer toutes ses expérimentations ultérieures, desquelles vont découler ensuite toutes ses acquisitions, organisatrices de son sentiment « d’être soi ». Le pouce, les premiers gazouillis, les petits bruitages de gorge, font partie de ces phénomènes transitionnels, qui ont pour effet de calmer l’enfant au moment par exemple de s’endormir (On peut imaginer facilement le lien entre gazouillis, chant, voix, puis langage).

À partir de ces phénomènes transitionnels que l’enfant a « trouvé créé » va se créer un espace de jeu potentiel entre sa mère et lui, entre le monde et lui. C’est dans cet interstice-là qui inaugure la séparation et la différenciation, que l’enfant va commencer à jouer et à construire le monde qui l’entoure, dans l’illusion que c’est lui qui le crée, ce qui est fondamental. Mais, fait important, cette création n’est possible que si elle se vit dans et par de vraies expériences (sensori-motrices, kinesthésiques,…) qui s’inscrivent dans un temps et dans un espace.

Jouer c’est faire. Jouer c’est faire dans la réalité.



1. A. Bullinger. Le développement sensori - moteur de l’enfant et ses avatars, Toulouse, éres., 2004
2. D.D.Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot. 1969.
3. Je tiens à remercier particulièrement le Docteur Evelyne Chauvet, médecin directeur du CMPP de l’OSE, pour son enseignement riche et lumineux sur cette théorisation de Winnicott, qui a toujours été pour moi un auteur essentiel pour la compréhension de ma pratique.
4. D.D. Winnicott. Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.

 

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1 - Psychomotricité : des origines à maintenant
2 - Le corps en question
3 - Mais d’où vient, à l’origine, le plaisir d’avoir un corps et le plaisir de jouer ?
4 - Un repérage théorique essentiel : Le concept d’objet transitionnel
5 - La grande diversité des pratiques psychomotrices
6 - L’expérience du Jouer en thérapie psychomotrice
7 - Inventer une médiation
8 - Les médiations corporelles
9 - Références bibliographiques proposées
3.1 - Corps de la mère, corps de l’enfant : des symbolisations qui passent par le vécu du corps
3.2 - L’environnement
3.3 - Processus de séparation
3.4 - Les jeux du corps
3.5 - Les découvertes du bébé : son corps
4.1 - L’objet transitionnel
4.2 - L’espace de jeu : un espace potentiel