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Psychomotricité : Les concepts fondamentaux

Sommaire

1 - Introduction générale

2 - Histoire de la notion de corps et des thérapeutiques corporelles

3 - Les fondements théoriques de la psychomotricité

4 - Les théories du corps au XXème siècle : phénoménologie, corps propre, schéma corporel

5 - Les théories du corps au XXème siècle : psychanalyse, image du corps

6 - Les concepts d’espace et de temps

7 - L’expérience du temps : le corps et sa mémoire

8 - Ethique et responsabilité en psychomotricité


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 8 - Ethique et responsabilité en psychomotricité

 

 

8.3 La responsabilité

Selon Hume, la responsabilité est « la question la plus épineuse de la métaphysique » car elle renvoie à deux évidences peu conciliables : d’une part, le déterminisme et, d’autre part, le libre-arbitre.

Il n’y a pas de responsabilité morale sans libre-arbitre : libre-arbitre signifie arbitrage, jugement et choix entre multiples décisions possibles.

Sans ce libre-arbitre, aucun être humain ne peut être tenu pour responsable de ses actes. C’est ce que soulignait Thomas d’Acquin en affirmant le lien nécessaire entre libre-arbitre et la responsabilité morale.

La volonté humaine dispose-t-elle de ce pouvoir exceptionnel qui la mettrait au-dessus de tout déterminisme, de tout règne de la nature ? Partageons-nous avec les Dieux le privilège de vouloir à partir de nous-mêmes ?.

Du point de vue du déterminisme, l'idée d'une volonté libre n'existe pas. D'où la difficulté majeure de concilier deux exigences auxquelles tout thérapeute doit satisfaire : comprendre l'enchaînement des causes et matérielles d'un acte et en apprécier la part de responsabilité de son auteur.

Cette difficulté est due à l’écart irréductible entre deux logiques : la moralité dit que la volonté de la personne est cause première de son acte alors que le déterminisme ne connaît pas de cause première. En d’autres termes, devons-nous choisir entre le libre-arbitre ou la causalité ?

C’est bien évidemment, un choix impossible ce qui revient à dire que la responsabilité oscille en permanence entre passion et raison, entre libre-arbitre et causalité dans un débat philosophique jamais achevé.

Il y a peut être un moyen de dépasser cette question en montrant que la responsabilisation peut faire naître chez le sujet humain la liberté de choix et comment elle peut produire le libre-arbitre auquel elle se réfère. Emmanuel Levinas offre une alternative entre libre et déterminé en faisant de la responsabilité la condition de la liberté.

En posant la question : « est-il éthique d’être raisonnable ? », Lévinas introduit l’autre dans la question de la responsabilité morale et affirme que la pensée prend sa source ailleurs que dans la raison pure. En effet, l’autre est toujours là avant moi, questionne mon droit d’être et je lui dois une réponse.

C’est parce que je lui dois une réponse que je sens le besoin de justifier ma liberté et que je me sens responsable.

C’est au moment où l’on a besoin que l’autre aussi soit libre que l’on se sent responsable de telle façon qu’il puisse nous répondre.

Prendre ses responsabilités, dit le langage quotidien, indique que celles-ci sont une charge, comme une prise en charge et particulièrement une prise en charge d’enfants dans le sens où, ma responsabilité est engagée pour le devenir de l’enfant même.

Mais nul ne peut répondre à ma place et je ne peux pas répondre à la place de l'enfant. Ma responsabilité et sa responsabilité sont engagées dans nos actes mêmes.

Du point de vue éthique, la prise en charge consiste à faire en sorte de responsabiliser l’enfant face à ses actes.

« Tu es libre de choisir mais lorsque le choix est fait, tu dois t’y tenir ».

C’est une sorte de condamnation à la liberté comme dit Jean-Paul Sartre dans l’Être et le Néant.

Cette responsabilité révèle la relation d’intersubjectivité dans le sens où l’on est affecté à une tâche, et tout le corps et affecté avant qu’il puisse librement le vouloir, avant de pouvoir choisir sa place.

Du point de vue éthique, je donne, en psychomotricité, à l’enfant la possibilité de choisir sa place mais aussi celle de s’y tenir.

C’est une façon de prendre conscience du temps et de l’espace mais aussi d’éprouver son libre-arbitre, son choix, sa liberté d’être et de faire.

8.4 Ethique et psychomotricité

En ce qui concerne la spécificité de l’approche corporelle d’un patient en psychomotricité, il convient d rappeler le cadre général dans lequel nous exerçons notre profession.

Notre diplôme est décerné par le ministère de la santé (D.R.A.S.S.) : c’est un diplôme d’état d’une profession paramédicale, ce qui veut dire que nous exerçons exclusivement sur prescription médicale.

Ce diplôme, décerné au terme de quatre années d’études théoriques, cliniques et, pratiques nous habilite à utiliser des techniques dites psycho-corporelles où le corps du patient et notre propre corps sont mis en interaction de façon directe, soit sous forme de jeux soit sous des formes plus spécifiques comme la relaxation, la sensori-motricité ou bien la médiation par l’eau ou le cheval etc.

L’éthique générale du soin en psychomotricité est de conférer au sujet défaillant une capacité corporelle relationnelle satisfaisante ou du moins suffisante pour récréer un équilibre pulsionnel et relationnel vivable.

Dans cette perspective, le psychomotricien, dont le métier est de travailler avec un corps engagé dans une relation thérapeutique utilise un objet singulier : son propre corps comme médiateur de la relation à l’autre.

Cela peut paraître surprenant : en effet, comment pouvons-nous, à la fois être pris dans la relation à l’autre et être l’agent de cette relation ?

C’est là que réside ce que l’on peut nommer une distanciation entre notre propre corps (comprenant nos sensations et nos affects) et notre savoir-faire avec notre corps dans la relation thérapeutique. Cette distanciation s’éprouve dans tout le travail d’expressivité du corps et de relaxation que le psychomotricien expérimente dans sa formation corporelle personnelle ; c’est ce qui nous permet de nous engager corporellement dans un travail d’expressivité du corps, en utilisant le son, la musique, la voix, le toucher, le regard, par exemple.

Bien entendu, c’est la mise en sens et le travail de représentation qui permettent de penser le corps et sa relation or, ce travail de représentation est lié à la capacité à imaginer. Celui-ci se forme et se développe au moyen de la relation à médiation corporelle comme l’ont montré en leur temps Wallon (importance du corps dans la naissance des émotions) ou Ajuriaguerra (qui a nommé la relation qui s’établit entre deux êtres le dialogue tonico-émotionnel) ou Winnicott (le holding et le handling), ou plus près de nous G. Haag et R. Soulayrol (dans leurs travaux sur l’approche corporelle par le dos des enfants psychotiques).

Nous savons que le corps se situe à l’interface du pulsionnel et du relationnel. L’affect renvoie au sensoriel (sons, toucher, regard, odeurs...) et se trouve, ainsi que la pulsion du coté du corps (Freud, in pulsion et destin des pulsions) alors que la relation s’inscrirait plutôt du coté du langage.

Mais le langage trouve sa source dans le corps. En effet, comme le dit M.C. Célérier, « il n’y a pas de vie possible sans inscription corporelle des traces de plaisir qui structurent l’espace psychique des affects et des représentations. »

D’où vient cette pulsion ?

Nous savons qu’il n’existe aucun être vivant isolé. L’être vivant est indissociable d’une vie avec les autres et avec la société.

L’histoire des êtres et des hommes nous montre le rapport particulier entre l’individu et son milieu. Le nouveau-né a besoin de quelqu’un de la même façon qu’il a besoin de nourriture.

C’est ce quelqu’un qui va marquer une empreinte sur le corps du nourrisson de telle façon que se constitue une première distinction entre un dedans sécurisant et un dehors inquiétant où se situent les autres, les étrangers.

C’est ce qui a été nommé par Bowlby la pulsion d’attachement.

La pulsion d’emprise s’effectue grâce à la médiation du premier objet pour distinguer ce qui, dans l’étranger, est bon ou mauvais (à fuir ou à aimer).

Cette double polarité de la pulsion va constituer le champ des échanges entre soi et l’autre et c’est là, précisément, que se situe la spécificité de la relation en psychomotricité.

Car l’agent de cet ensemble bipolaire sensorialité/affectivité est la motricité (le cri appelle l’objet) et celle-ci a une fonction de décharge pulsionnelle que nous gardons toute notre vie dans notre relation à autrui.

Le sujet naît donc à la connaissance de lui-même par la relation qu’il établit entre son propre corps et autrui et c’est par la répétition des expériences que l’enfant apprend que son plaisir dépend d’un autre.

C’est grâce à l’objet transitionnel que la séparation physique devient supportable car l’enfant déplace vers l’espace psychique ce qu’il vivait au départ entièrement avec le corps. L’interface psy- de la psychomotricité se situe donc dans ce que Winnicott a nommé l’espace transitionnel.

Bien entendu, il y a un dosage de l’emprise qui permet la limite du rapport corps à corps, qui permet de ne pas rester collé au corps de l’autre et ce n’est qu’après cette mise à distance des corps que se structure la construction de l’identité de l’enfant.

C’est à ce point précis que s’inscrit une éthique du corps en psychomotricité car il s’agit bien là d’un impératif catégorique au sens kantien du terme.

Au terme de ce travail sur l’éthique, la responsabilité et la psychomotricité je voudrais dire qu’il serait urgent de repenser les indications de la thérapie psychomotrice dans les équipes institutionnelles de telle façon que les psychomotriciens puissent faire leur travail dans le cadre strict que leur profession leur assigne.

Dans ce sens,

Sur le plan institutionnel
Se trouver dans des conditions de travail respectant les règles éthiques du cadre professionnel :
  • Règles spatiales
    Avoir une salle de psychomotricité réservée à cet usage.
  • Règles temporelles
    Ne pas tolérer l’irruption inopinée de qui que ce soit pendant les séances.
  • Devoir de parole
    Rendre compte de son travail en réunion de synthèse ce qui revient à dire oser prendre la parole pour y être entendu.
    Savoir et dire que la psychomotricité n’est ni bonne ni utile pour tous (ce qui revient à poser le problème des indications inadéquates).
Sur le plan personnel
Compléter et mettre à jour sa formation professionnelle par des formations corporelles et des groupes de réflexion sur son travail.
Sur le plan relationnel, dans le cadre des séances
Poser les limites et les interdits corporels.
Conduire les enfants vers une symbolisation nécessaire dans le respect de soi-même et d’autrui.

Ne pas céder sur ce que soi-même on ne connaît pas veut dire :

  • Savoir prendre des risques et les assumer
  • Se questionner sur le sens de son travail
  • Ne pas se mettre à la place de l’enfant ni l’instruire mais le laisser devenir sujet en favorisant et en multipliant ses expériences corporelles dans les limites du cadre thérapeutique.

C’est l’être dans le droit fil du statut originel de l’éthique, celle qui pense la vérité de l’être.

8.5 Référence bibliographiques utilisées pour ce travail

(Par ordre d’entrée en scène)

M. HEIDEGGER - Les concepts fondamentaux de la métaphysique, 1929 traduit de l’allemand par D. PANIS, Gallimard - Paris 1992.

Penseurs grecs avant SOCRATE traduit du grec par J. VOILQUIN, chapitre 4 (Héraclite) et chapitre 10 (les sophistes), Garnier - Paris 1964.

J. BOLLACK ET H. WISMANN - Héraclite ou la séparation, Minuit - Paris 1972.

PLATON - Ménon - traduction de E. CHAMBRY, Garnier - Paris 1967

SOPHOCLE - Antigone - traduction R. PIGNARRE, Garnier - Paris 1964

F. DASTUR - Hölderlin : Tragédie et modernité, Encre marine - Paris 1992

ARISTOTE - Ethique de Nicomaque - Traduction J. VOILQUIN, Garnier 1965.E. KANT - Fondements de la métaphysique des mœurs - traduit de l’allemand par V. DELBOS, Delagrave - Paris 1990.

M. FOUCAULT - Les mots et les choses, chapitre 10, Gallimard, Paris 1966

J. LACAN - Ecrits pages 151 à 219

J. LACAN avec les philosophes, bibliothèque du collège international de philosophie, Albin Michel - Paris 1991, articles de :

  P. LACOUE-LABARTHE - de l’éthique, à propos d’Antigone.        
  N. AVTONOMOVA : LACAN avec KANT        
  A. BADIOU : LACAN ET PLATON        
  W. J RICHARDSON, J.L NANCY, G. GRANEL, E. ROUDINESCO : LACAN avec HEIDEGGER        
  J.DERRIDA : Pour l’amour de Lacan        

D. MEMMI : Les gardiens du corps, éditions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales - Paris 1996.

E. LEVINAS : Totalité et Infini, Martinus Nijhoff - La Haye 1961.

E. LEVINAS : Ethique et Infini, Fayard, Paris 1982

D. LE BRETON : Des visages, Métailié - Paris 1992

A. BADIOU : L’éthique, Hathier 1983

D. HUME : Enquête sur l’entendement humain - Aubier 1983

J.P. SARTRE : L’être et le Néant 3ème partie Chapitre II : le corps, les relations avec autrui et 4ème partie : être et faire, la liberté - Gallimard 1943

H. JONAS : le principe responsabilité, Cerf - Paris 1991

La responsabilité - Revue Autrement n°14, Paris 1995.

THOMAS D’ACQUIN : L’être et l’essence - traduction du latin de Capelle - Vrin 1947

WALLON : Les origines du caractère chez l’enfant - PUF, Paris 1954.

J. DE AJURIAGUERRA - Manuel de psychiatrie de l’enfant - chapitre 2 et chapitre 9 - Masson, Paris 1970

D. W WINNICOTT : Jeu et réalité - NRF 1975.

D. W WINNICOTT : L’enfant et le monde extérieur - Payot, Paris 1957

M.C CELERIER : Corps et fantasmes - Dunod 1991

F. C. GIROMINI - Corps et paroles sur le corps - Venazobres, Paris 1994.

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8.1 - Introduction
8.2 - Histoire du concept
8.3 - La responsabilité
8.4 - Ethique et psychomotricité
8.5 - Référence bibliographiques utilisées pour ce travail