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Psychomotricité : Les concepts fondamentaux

Sommaire

1 - Introduction générale

2 - Histoire de la notion de corps et des thérapeutiques corporelles

3 - Les fondements théoriques de la psychomotricité

4 - Les théories du corps au XXème siècle : phénoménologie, corps propre, schéma corporel

5 - Les théories du corps au XXème siècle : psychanalyse, image du corps

6 - Les concepts d’espace et de temps

7 - L’expérience du temps : le corps et sa mémoire

8 - Ethique et responsabilité en psychomotricité


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 7 - L’expérience du temps : le corps et sa mémoire

 

 

« Le temps est un enfant qui joue au tric-trac »

  Héraclite (Fragment n°52)  

Mots clés

Temporalisation, expérience, mouvement, corps, langage, perception, mémoire

7.1 Introduction

L’expérience du temps constitue un des problèmes majeurs de la réflexion contemporaine car la conception que l’on peut projeter du temps se montre indissociable de son expérience concrète.

Si nous nous demandons en quelles expériences nous construisons concrètement l’épreuve du temps et comment celui-ci se fixe dans notre mémoire, nous sommes conviés à nous interroger sur la corporéité du temps et sur le praxis de la parole. En d’autres termes, il faut comprendre que la parole comme l’acte se cherchent tout en s’énonçant en vue de « quelque chose » qui comporte un sens dont on a une pré-appréhension sans pour autant savoir en quoi il consiste. Dans ce sens, l’acte ou la parole se réfléchissent tout en se corrigeant pendant la durée de leurs déroulements. Il y a donc une présence vivante du sens, ouvert sur le futur, englobant le passé qui n’est pas encore d’ordre conceptuel mais imaginatif. C’est ce qui constitue la mémoire, y compris la mémoire du corps, que l’enfant construit grâce à la multiplicité de ses expériences. Pour lui, le temps n’est ni unilinéaire, ni continu, ni uniforme mais originairement multiple, discontinu, éclaté en phases de présence. Il lui faudra toute une institution symbolique pour arriver au concept de l’unité temporelle. La mémoire et son corollaire, l’oubli, s’inscrivent dans la multiplicité des expériences sensorielles et motrices de l’enfant à travers les formes primitives et subjectives de la représentation temporo-spatiale.

7.2 Matérialité et non-matérialité de la mémoire

Il y a bien longtemps, dans certaines provinces françaises, on avait coutume, après le partage d’un héritage, de conduire les enfants devant les nouvelles bornes installées entre les champs, et de les gifler pour fixer à jamais cet emplacement dans leur souvenir. La mémoire devait s’inscrire violemment dans leur corps afin qu’ils n’oublient jamais ces lieux.

L’éprouvé corporel rendait alors compte de certaines valeurs essentielles...

L’acquisition d’un souvenir n’est pas un processus mécanique et impersonnel.

La mémoire nous apparaît comme un acte de la personne qui fixe le passé.

Une fois fixé, le souvenir peut revenir, soit sous forme d’évocation - ce sont les images couleur sépia du passé, soit sous forme d’irruption mentale violente, telle la madeleine de Proust ; soit sous forme d’irruption corporelle : telle cette patiente, qui, au cours d’une séance de relaxation, à l’évocation de la perception de sa cheville, ressent subitement une douleur qui, après un silence, lui rappelle une terrible chute à vélo de son enfance, chute qu’elle avait oublié depuis plus de vingt ans.

Comment ces souvenirs peuvent-ils revenir à l’esprit ? Sous quelle forme survivent-ils ?

Comment restent-ils à notre disposition ? Existe-t-il une mémoire corporelle ?

Telles sont les questions que nous allons tenter d’aborder avec vous aujourd’hui.

Il ne faut pas confondre mémoire et habitude. C’est le reproche qu’en son temps Henri BERGSON avait adressé à Théodule RIBOT.

L’habitude c’est par exemple, se laver le corps en commençant toujours par le même endroit. Elle répond à des connexions neuro-musculaires. Dans ce sens, marcher, danser, nager, sont des habitudes. Dans l’habitude, le passé est rendu présent mais il est utilisé, et non pensé comme passé.

La mémoire vraie est toute différente : je peux réciter une ode à l’amour par habitude, mais supposons que cette ode particulière me renvoie à l’éprouvé corporel de mes premières amours ; ce n’est plus un mécanisme, mais une image singulière.

L’habitude de danser et le souvenir de la première soirée ne sont pas des faits psychiques et physiques du même ordre.

La mémoire-habitude ou mémoire du corps, constituée par l’ensemble des systèmes sensori-moteurs est la mémoire quasi instantanée à laquelle la mémoire pure sert de base : c’est ce qui définit l’existence, la représentation, le corps et la conscience. La décision qui convoque le passé dans l’action est le mouvement du corps. C’est celui-ci qui a juste le souvenir et la perception de manière étroite et précise, et rassemble les deux mémoires, celle constituée des souvenirs purs et celle qui forme les habitudes et élabore les schèmes sensori-moteurs.

La mémoire pure ne relève donc pas de la matière. Le souvenir, d’essence spirituelle, ne se conserve pas dans le cerveau. Se conserve-t-il dans les mouvements du corps ?

Ce qui revient à poser la question spinozienne de l’immanence du corps à l’esprit qui, en tant que substance, possède deux attributs : l’étendue et la pensée.

« On pense avec ses pieds », disait Jacques LACAN. Œdipe (littéralement, en grec, « Pied enflé ») était un homme qui marchait en boitant. Lorsqu’il tue un homme à la croisée d’un chemin, son corps boitant sait-il que c’est son père ?

La véritable énigme est là, et non au niveau de la sphinge qui garde la porte de THEBES. Les pieds enflés d’Œdipe sont les indices corporels de sa mémoire inconsciente. Dès le début de la tragédie, au vers n°8, il dit : « Je suis Œdipe, dont le nom est bien nommé ». Il énonce déjà quelque chose sur sa propre naissance et nous signale qu’il en sait long sur la relation du pied et du savoir.

Le pied enflé d’Œdipe est la marque de la mémoire et de l’oubli de la lignée des Labdacides et de leur tragique destinée.

Ainsi, ce qui pose problème ce n’est pas la conservation du souvenir, mais l’oubli.

Comment se fait-il que la totalité du passé ne soit pas présentement consciente pour soi ? Dans ce sens, le cerveau n’est pas le conservatoire des souvenirs ; il est l’instrument de leur évocation consciente. Et si le cerveau est fatigué ou atteint d’une lésion, l’évocation du souvenir est plus difficile et, à la limite, impossible.

Notre corps, comme mémoire est la matière en action, même si nous déposons dans l’action les actes, y compris l’acte de percevoir.

Nous pouvons à peine imaginer les milliers de souvenirs idéomoteurs qui convergent dans l’acte le plus simple. Notre mémoire est composée d’oublis.

Les impressionnistes nous en ont livré une esquisse, c’est pourquoi nous regardons longuement leurs œuvres, afin de fixer dans notre mémoire le pur présent qu’ils ont voulu fixer sur la toile dont nous ne retenons presque rien.

Car la mémoire pure ne plane pas dans le vide : les souvenirs se précipitent dans les mécanismes sensori-moteurs, dès que le corps se dispose à une action, y compris celle de regarder un tableau ; le corps est alors l’image centrale de notre représentation.

Dans la plupart des amnésies nous savons que les noms propres disparaissent avant les noms communs, et les noms communs avant les verbes « comme si la maladie connaissait la grammaire » (BERGSON). Or le verbe c’est l’action jouable par le corps, et c’est ce qui s’efface en dernier.

Si nous transposons le verbe d’action à l’action elle-même, par un effet métaphorique, nous constatons que la mémoire corporelle est celle qui se conserve le mieux.

Un pas de plus - que nous franchissons volontiers - et nous voyons à quel point le travail corporel est important pour l’élaboration et la conservation de la mémoire.

7.3 Conscience et mémoire

Selon E. HUSSERL et M. MERLEAU-PONTY, les souvenirs ne sont pas dans la conscience, mais c’est la conscience elle-même qui constitue le souvenir, en posant le passé comme passé : le souvenir n’est pas une chose mais un acte de la conscience et, il procède en tant qu’acte, du corps. Or un acte est ou n’est pas, mais il ne conserve pas. L’acte implique l’actualité, le présent. Le vécu corporel est la mnésique des expériences corporelles.

Le souvenir est l’acte présent d’évoquer un événement se rapportant au passé. Il faut donc que quelque chose se conserve pour que l’évocation du passé soit possible.

Dans ce sens les cadres sociaux sont des aide-mémoire : « après la guerre », « quand j’étais petite », font lever des volées de souvenirs.

Il y a plusieurs mémoires : familiale, professionnelle, nationale, qui utilisent les points de repères collectifs du corps social. Il y a donc une localisation de la mémoire au niveau d’un corps social.C’est pourquoi la mise « hors société » des personnes âgées qui représentent notre mémoire collective est la marque de la dégénérescence de notre civilisation, et le signe de la perte du corps social.

Les psychomotriciens, qui œuvrent dans l’ombre mortelle des instituts de gériatrie, sont peut-être les derniers garants d’une éthique sociale.

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7.1 - Introduction
7.2 - Matérialité et non-matérialité de la mémoire
7.3 - Conscience et mémoire
7.4 - Mémoire et émotion
7.5 - Mémoire et oubli
7.6 - L’instant
7.7 - Conclusion
7.8 - Bibliographie