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Psychomotricité : Les concepts fondamentaux

Sommaire

1 - Introduction générale

2 - Histoire de la notion de corps et des thérapeutiques corporelles

3 - Les fondements théoriques de la psychomotricité

4 - Les théories du corps au XXème siècle : phénoménologie, corps propre, schéma corporel

5 - Les théories du corps au XXème siècle : psychanalyse, image du corps

6 - Les concepts d’espace et de temps

7 - L’expérience du temps : le corps et sa mémoire

8 - Ethique et responsabilité en psychomotricité


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 7 - L’expérience du temps : le corps et sa mémoire

 

 

7.4 Mémoire et émotion

Les psychomotriciens travaillent au niveau de la mémoire sensorielle et affective.

La mémoire est la résurrection de sentiments sous forme de souvenirs. Elle serait suscitée par des excitations sensorielles‹olfactives, visuelles, et kinesthésiques) ; Schopenhauer appelait l’odorat « le sens de la mémoire ». Mais il n’y a pas que l’odorat. Chez Proust, c’est le goût de la madeleine qui lui rappelle Tante Léonie ; chez Chateaubriand, c’est le gazouillement d’une grive dans les bois qui lui rappelle le domaine paternel et la tristesse de COMBOURG. Au-delà du souvenir la sensation fait revivre les éprouvés corporels de l’enfance.

Mais pour que la mémoire puisse réactualiser un passé oublié, encore faut-il que les perceptions sensori-motrices aient été transformées, transposées, métaphorisées en affects. Nous avons vu qu’il n’y a pas de mémoire sensori-motrice ; il n’y a que des habitudes. Ce qui revient à dire que la mémoire concerne le corps en tant qu’il est affecté par les sens.

Mais le souvenir revécu peut ne pas être reconnu dans un premier temps.

Le retour affectif du passé est revécu au présent, sans distinction, ni du présent ni du passé. Ces moments revécus appartiennent alors à l’éternel « en dehors du Temps » dit Proust dans le Temps retrouvé. Le souvenir n’est identifié que dans l’après-coup de la reviviscence affective. Mais il n’est jamais réellement reconnu car alors il cesserait d’être affectif pour devenir un acte intellectuel.

Bien que présentifié, le souvenir est rejeté hors du présent en tant que passé. Il marque la présence de l’absence, le visible de l’invisible.

La mémoire authentique n’est pas le passé redevenu présent, mais le passé reconnu passé, pensé et vécu comme passé. La mémoire incluse l’histoire du sujet en tant qu’Histoire.

7.5 Mémoire et oubli

Rappelons que dans les cas pathologiques d’aphasies, d’apraxies ou d’agnosies, la lésion ne détruit pas le souvenir lui-même, mais empêche seulement de l’évoquer.

Nous savons que le malade peut, à la faveur d’une émotion, retrouver le geste ou le mot perdu. L’évocation n’est donc pas un mécanisme impersonnel, mais elle est inséparable des conditions affectives de la personne.

Au lieu d’expliquer les lois de la mémoire et de l’oubli, nous devons essayer de les comprendre ; c’est-à-dire tenter d’élucider leur sens.

L’oubli ne peut se comprendre qu’à partir de l’être. Il est révélateur de la mémoire et non pas son négatif. L’oubli est la signification positive de la mémoire. L’oubli hante mon existence, mon corps et ma conduite, alors qu’il a quitté ma conscience claire. L’oubli se traduit dans mon corps sous forme de symptômes ou d’actes manqués. L’oubli rappelle à l’homme l’incomplétude de son savoir et la limite de son corps, au regard de la nature.

L’oubli est la transposition du souvenir dans un autre langage. Le langage clair du souvenir devient ainsi le langage hermétique des symptômes.

Néanmoins, si la mémoire transforme l’événement en expérience et qu’elle suppose l’oubli, celui-ci peut être salutaire et signe de liberté, car la conscience humaine reste tendue vers l’avenir.

7.6 L’instant

Dans l’expérience de relaxation, l’idée que nous avons de l’instant présent est d’une évidence singulière. C’est précisément à ce moment là que nous avons la sensation d’exister. Il y a donc identité absolue entre le sentiment du présent et le sentiment de la vie réside dans la juxtaposition des actes, nous nous apercevons que l’instant est le caractère vraiment spécifique du Temps, ce n’est pas sa durée. Il n’y a donc pas de mesure possible du Temps, car la longueur du Temps se révèle relative à sa méthode de mesure.

L’instant est un point de l’Espace - Temps, au lieu de rencontre du corps et du présent. La durée n’est donc perçue, sentie, que par les instants, et le souvenir de la durée est, parmi les souvenirs, le moins durable. On se souvient d’avoir été, on ne se souvient pas d’avoir duré car l’éloignement dans le Temps déforme la perspective de la longueur. En fait, la mémoire qui devait être la gardienne du Temps ne garde que l’instant.

En voici une illustration clinique
Mon propos n’est pas de vous raconter l’histoire complète de la thérapie d’une de mes patientes, car c’est de l’instance thérapeutique dont je veux, ici, vous entretenir.
Au cours d'une séance relaxation, une de mes patientes ne sent pas du tout son cou. Elle est étonnée par le silence de cette partie du corps ; puis elle porte soudainement les mains autour de son cou, et, instantanément, se souvient d'avoir eu, jadis, la sensation de mourir, étranglée par un cordon de téléphone.

La conscience qu’elle a de son corps est donc ici, conscience de l’instant. Or, si dans l’instant il n’y a rien qui permette de postuler une durée, et s’il n’y a rien qui puisse rendre compte de cette expérience comment s’inscrit, chez cette patiente, ce que nous appelons le passé ?

Il lui faut bien construire la perspective des instants qui désigne pour elle le passé, car elle quitte un instant pour en retrouver un autre. On pourrait supposer alors qu’il y a une sorte d’écho entre l’absence de sensation et de son passé. Par cette synthèse, le passé prend alors le poids de la réalité, dans un double mouvement, où « maintenant » agit « jadis », qui est renvoyé en écho sur « maintenant ». Quelque chose de nouveau apparaît brusquement et clairement à la conscience de ma patiente ; un changement se produit et elle peut à nouveau sentir son cou ce qui va influencer son devenir. En d’autres termes, l’instance thérapeutique se situe au point de rencontre de deux instants : celui du traumatisme et celui du constat de l’absence de sensations au lieu du corps : c’est de l’espace-temps.

Un espace-temps sans durée. Nous sommes ici en opposition complète avec la thèse Bergsonienne de la durée, car pour lui il n’existait pas de temps sans durée : il soutenait ainsi le sens commun alors qu’Einstein affirmait (en 1922) que le temps n’avait aucune épaisseur, aucune durée. Il reste que la Thérapeutique n’est pas du temps qui passe, mais une juxtaposition d’instants et que l’intervalle entre deux instants n’est pas une durée, mais un intervalle de probabilités.

En effet, si ma patiente n’avait pas décidé d’entreprendre un travail de relaxation il est peu probable qu’elle eut pu retrouver la mémoire de son corps.

L'expérience, pourtant, atteste un ordre d'antériorité et postériorité aux événements. Reste à savoir ce qui fonde cet ordre de succession ? A-t-il un fondement objectif, appartient-il à un ordre général du monde ? C'est de l'activité de la pensée qui est temporisante, elle n'est pas un phénomène banal qui se déroule dans le temps : elle fait surgir, se déployer le temps. La conscience, en tant que condition de l'unité de toute synthèse d'une représentation, est la source du temps même. La conscience ne s'accomplit pas dans le temps, mais fait que le temps s'accomplit.

Le Temps serait alors l'horizon nécessaire de l'appréhension de l'être : c'est à dire, se saisir soi, existant. C'est ainsi que l'énigme du Temps et l'énigme de l'être ne forment qu'une seule et même énigme.

D’où la profonde identité entre le temps et l’être, ce que Heidegger a tenté de penser dans : « Être et Temps ».

Enfin, le présent n'est pas un simple point dans le temps, mais l'acte de se rendre présent quelque chose au sein d'une situation donnée. Nous sommes ainsi conviés à saisir le Temps en acte, et c'est ce que notre travail nous invite à faire.

7.7 Conclusion

La clé qui ouvre la voie vers le passé ne se trouve, ni dans le simple contact matériel avec le monde présent dans la sensation (sentir son corps), ni dans l’effort purement réflexif du souvenir volontaire pour rejoindre le passé (parler de soi).

Toute la difficulté, peut-être tout l’art, consiste à retrouver la position fragile, instable qui permette à nos patients de maintenir sous leur regard, à la fois, la sensation dans sa dimension matérielle, immédiatement présente, et l’arrière monde de signification passée sur lequel elle s’ouvre.

La sensation retrouvée est donc le mode selon lequel un événement absent, passé, est représentifié de tel sort que c'est seulement dans cette représentification que cet événement accède à sa présence la plus authentique.

7.8 Bibliographie

G. BACHELARD L’intuition de l’instant 1931, 1992 Stock, Paris  
C. BOBIN La présence pure, 1999, le temps qu’il fait. Paris  
H. BERGSON Matière et mémoire 1939, 1993, PUF, Paris  
J. DELAY Les dissolutions de la mémoire 1952, PUF, Paris  
F. DASTUR De le temps, 1994, Encre Marine, Paris  
J. T DESSANTI Réflexions sur le temps, 1992, Grasset, Paris  
S. FREUD Essais de psychanalyse, 1981, Payot, Paris  
G. GUSDORF Mémoire et personne, PUF, Paris  
M. HALBWACHS Les cadres sociaux de la mémoire, PUF, Paris  
M. HEIDEGGER Être et Temps, 1986, Gallimard, Paris  
E. KLEIN et M. SPIRO Le temps et sa flèche, 1996, Flammarion, Paris  
M. MERLEAU-PONTY Phénoménologie de la perception 1945, Gallimard, Paris  
E. MINKOWSKI Le temps vécu  
A. PHILONENKO Bergson, 1994, Cerf, Paris  
M. PROUST A la recherche du temps perdu  
A. SCHOPENHAUER Le monde comme volonté et comme représentation, PUF  
SOPHOCLE Œdipe-Roi, Trad. Bollack, 1995, Minuit, Paris  
J.P VERNANT et    
P. VIDAL- NAQUET La Grèce ancienne : Espace et temps, 1991, Seuil, Paris  
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7.1 - Introduction
7.2 - Matérialité et non-matérialité de la mémoire
7.3 - Conscience et mémoire
7.4 - Mémoire et émotion
7.5 - Mémoire et oubli
7.6 - L’instant
7.7 - Conclusion
7.8 - Bibliographie