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Psychomotricité : Les concepts fondamentaux

Sommaire

1 - Introduction générale

2 - Histoire de la notion de corps et des thérapeutiques corporelles

3 - Les fondements théoriques de la psychomotricité

4 - Les théories du corps au XXème siècle : phénoménologie, corps propre, schéma corporel

5 - Les théories du corps au XXème siècle : psychanalyse, image du corps

6 - Les concepts d’espace et de temps

7 - L’expérience du temps : le corps et sa mémoire

8 - Ethique et responsabilité en psychomotricité


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 5 - Les théories du corps au XXème siècle : apports de la psychanalyse, l’image du corps

 

 

5.3 Les structures de l’imaginaire

L’image du corps étant comprise comme une structure mentale, Lacan a le souci de montrer ensuite que le corps de l’humain n’est pas le corps de l’animal.

Comment, contrairement à l’animal, l’enfant entre 6 et 8 mois, voyant dans le miroir une image, se reconnaît à la fois comme semblable et différent de ce reflet ?

Lorsque l’enfant se reconnaît dans le miroir, il a une représentation de son corps distincte des sensations internes de sa motricité car l’image est extérieure à lui. L’enfant a de lui-même une image semblable à celle qu’il a des autres corps, hors de lui, dans le monde : un corps parmi d’autres. Lacan subvertit l’idée de la formation du moi par son extériorisation : il dit que c’est l’inverse qui se produit : c’est le moi qui est d’emblée extérieur. Le bébé, qu’il nomme infans, anticipe ce qu’il sera plus tard par la vision de l’autre.

Le miroir assure la coordination motrice en totalisant l’image des membres disjoints ; c’est donc l’image qui engendre le moi de l’enfant et, par là même elle perd son statut de reflet passif.

Il y a donc passage d’une image à l’ego par un imaginaire illusoire.

En effet, les sensations propres aux premières relations ne sont pas inscrites dans des engrammes cérébraux : le corps humain pense et sa première activité réflexive est celle de séparer l’objet Réel, c’est à dire la sensation interne du corps, d’avec l’Image, sous forme mnésique L’imago maternelle est la forme primordiale que perçoit l’infans sous la forme du visage de sa mère. Cette perception de la forme du semblable est la condition de l’imitation (du sourire, par ex., etc...).

Cette perception de la forme extérieure du semblable permet l’unité mentale grâce à l’unité affective qui transforme l’imago en image. Il y a donc un décalage entre le vécu corporel et la représentation de celui-ci.

La genèse du moi dépend donc d’un développement corporel et le stade du miroir est l’expérience humaine de la constitution du corps par l’image.

Nous venons de voir que Lacan retient de la gestalt théorie l’idée que la forme globale du corps est plus que la somme de ses parties et que la forme générale des faits psychiques est plus que la somme de ses parties ; ce qu’il en retient est l’aspect illusoire, imaginaire et en même temps structurant. Donc l’organisation du corps propre n’existe qu’à travers l’illusion.

En ce qui concerne la relation moi-autrui, Lacan utilise la dialectique du Maître et de l’esclave développée par Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit : pour devenir psychique le moi doit désirer la reconnaissance par un autre.

Le maître, c’est l’image virtuelle, totale qui me domine. Donc la reconnaissance par l’autre passe dans un premier temps par la soumission. L’asservissement à l’image est nécessaire : elle domine l’infans qui ne la maîtrise pas encore organiquement. L’enfant doit donc lutter pour être reconnu ; cette lutte se manifeste sous la forme du jeu. Si l’enfant ne joue pas, c’est la psychose.

On peut dire alors que la liberté de l’homme se confond avec le développement de sa servitude.

C’est cela l’aliénation de l’image.

Dans un premier temps il y a :

  1. Une affirmation entre le moi et l’image du corps dans le miroir puis
  2. Une lutte pour la reconnaissance : soit l’image est dominée soit il y a une étrangeté de l’image et, enfin
  3. Un travail d’appropriation de l’image, c’est la constitution du corps propre.

Il y a un transitivisme qui se fait sous la forme d’une captation par l’image de l’autre et nous retrouvons là l’influence de Wallon sur Lacan.

En effet, dès 1930, Wallon explique comment se développe la notion de corps propre.

Ecoutons Wallon :

  1. S’il existait une intuition première du corps propre, l’enfant ne vivrait pas son corps comme corps étranger : l’enfant doit donc passer par un travail empirique d’ajustement entre la perception et la sensibilité proprioceptive : il y a une dialectique dynamique entre le proprioceptif et l’extéroceptif.
    • Le proprioceptif est le sentiment de soi élaboré par une multitude de sensations qui résultent des gestes de l’enfant
    • La perception est le médiateur essentiel entre l’intérieur et l’extérieur. Il permet à l’enfant de mesurer l’écart, d’attraper un objet en corrigeant au fur et à mesure de l’action les données spatiales de son geste. Ce n’est pas encore le corps propre. Il y a vécu partiel des fonctions.
  2. Il faut que l’enfant constitue son unité morphologique à partir d’une intériorisation psychique alors comment l’enfant s’approprie-t-il quelque chose d’extérieur comme l’image dans le miroir ?

L’image produit une illusion car elle n’est pas un objet et l’enfant ne la confond pas avec l’objet. L’enfant connaît l’effet réfléchissant du miroir. Il donne à l’espace physique extérieur une importance structurale pour l’espace psychique intérieur. Il y a donc une expérience du miroir. Pour l’enfant, l’illusion est optique. Donc l’image du corps propre ne peut se construire qu’en s’extériorisant et la force de cette image est d’obliger le moi à comprendre son unité comme unité psychique, et non pas organique. Il y a une différence, dès lors, entre le vécu visuel et le vécu imaginaire.

L’enfant se sait sujet lorsqu’il intègre cette image irréelle à son schéma corporel, comme la représentation mentale d’une totalité qu’il ne peut percevoir.

A ce moment l’image dans le miroir n’a plus d’existence en elle-même, elle est immédiatement reportée par l’enfant sur son moi proprioceptif et tactile.

Dans les Origines du caractère chez l’enfant (1934) au chapitre 4, consacré à l’expérience spéculaire, Wallon dit que l’enfant ne confond jamais l’image et le modèle montrant ainsi sa supériorité sur l’animal.

Vers 8 mois, il a devant lui son moi extéroceptif comme une sorte de double de son moi proprioceptif puis les composantes sensorielles, intéroceptives et proprioceptives, vont se trouver associées.

L’enfant a ainsi opéré une réduction de l’objectif au subjectif.

Ceci est différent de Lacan (Wallon se réfère, ici, plutôt à Rank.). Pour Wallon, l’image spéculaire présente à l’enfant son « double », alors que pour Lacan, le double est la forme humaine où fusionnent et s’opposent en même temps le moi et l’autre.

C’est ainsi que Wallon construit une psychologie génétique de l’expérience du miroir. Alors que Lacan ne retient que le moment de l’aliénation, structurant définitivement le rapport du moi à l’autre, dans une double identification, horizontale par le face à face avec l’image et verticale liée à l’adulte apparaissant derrière lui.

Pour Lacan, et on retrouve là l’influence de Hegel, l’enjeu de l’identification est la rivalité et la jalousie, car la jalousie est la projection sur l’autre de l’image idéale de soi.

En effet, ce qui caractérise l’humain c’est de se constituer une personnalité du moi face à autrui. Ce moi se constituant dans l’interaction dynamique avec autrui. Il y a dans la communication une nécessaire médiation avec autrui. L’agressivité n’est pas la violence physique d’autrui, mais la violence mentale exercée par son image, intermédiaire entre moi et autrui. L’agressivité est ainsi liée au narcissisme.

En liant une genèse de l’agressivité à une temporalité structurale du sujet, Lacan tente de faire la synthèse entre le plan mental et le niveau relationnel. L’imaginaire est leur point commun. L’agressivité survient dès qu’un autre vient altérer, dans la représentation que le sujet a de son corps, cette image narcissique qui contente le moi. Donc, au plan relationnel, la place réservée à autrui comme différence n’existe plus car le narcissisme a constitué l’unité du corps propre comme le moi idéal, qui est une image irréelle et parfaite en comparaison de laquelle la perception d’autrui ne peut paraître que morcelante.

A partir de 1949, Lacan se dégage de la théorie du narcissisme ; en effet les structures de l’imaginaire ne suffisent plus pour expliquer les phénomènes psychiques. Il faut donc trouver à l’intérieur du stade du miroir le moyen de structurer le sujet de manière symbolique.

Le 17 juillet 1949, il se rend à Zurich au XVIe Congrès International de Psychanalyse et reprend le stade du miroir.

En reprenant le stade du miroir comme l’un des stades du développement de l’enfant, Lacan énonce que la différence entre le singe et l’enfant se trouve dans l’aspect ludique et dans la mise en relation des mots assumés par l’image avec le reste de l’environnement : le jeu sert tout à la fois de mise à distance de l’image (l’enfant maîtrise l’image car il sait que c’est lui qui la produit) et de mode de relation (avec son corps et le corps d’autrui) qu’il entretient avec le mouvement de l’image par rapport à la permanence des objets. Cette jubilation de l’enfant accentue l’investissement libidinal lorsque, fasciné par cette image, qu’il reconnaît comme son image, il fixe l’esprit instantané de l’image, ce qui veut dire que les coordonnées spatiales et temporelles se réunissent alors en une seule expérience.

En effet, face au miroir, et soutenu par l’adulte, l’enfant s’engage aussitôt dans une activité de gesticulation systématique et de variations de postures accompagnées de jubilation. Cette activité est à interpréter comme une véritable expérimentation que l’enfant accomplit, une succession d’essais sur la mise en rapport de deux choses aussi différentes qu’un vécu perceptif interne correspondant à certains mouvements et leur visualisation dans les modifications géométriques d’une image. Cette activité a le sens d’une recherche de soi qui redistribue les rapports de l’intérieur à l’extérieur et qui lui permet de se voir autre qu’il n’est en anticipant sa forme définitive. L’imago est ainsi investie davantage de désir que d’objectivité.

Nous venons de voir que l’image dans le miroir fait découvrir à l’enfant que l’espace-temps présent se soutient de sa présence au monde. Mais Lacan ne s’en tient pas là. Il ne suffit pas d’avoir un corps : encore faut-il être un corps. Pour cela il utilise un moyen-terme celui d’identification. Le concept d’identification amène l’avoir dans l’être par un effet de structuration de l’identité. S’identifier, c’est rester identique à soi-même lorsque l’on confronte son corps propre à son image dans le miroir. C’est définir son identité à travers un processus de TRANS-FORMATION. L’identification concilie la permanence de la structure et le dynamisme libidinal qui soutient la transformation.

L’enfant abandonne alors l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage pour s’insérer dans l’image du miroir qui est décrit comme matrice symbolique.

Pourquoi matrice symbolique ? parce que le moi doit passer au sujet. Quel est alors le rôle du je entre moi et sujet ?

Le je est une forme pré-subjective du moi qui reste encore attaché à l’image du corps. « Cette gestalt... symbolise la permanence mentale du je en même temps qu’elle en préfigure la dimension aliénante ». Le passage du moi au sujet se fait donc par la fonction mentale du je (et non plus par la fonction libidinale du moi) produite par la dimension de la forme symbolique sans laquelle il n’y aurait pas d’avènement du je dans sa fonction de sujet dans le langage.

La matrice symbolique (gestalt) indique la forme primordiale, le moule, à partir duquel peut se reproduire le destin aliénant de l’humain.

C’est Claude Levi-Strauss dans le n°1 de la Revue de l’histoire des religions (1949) qui influence Lacan sur le lien entre la gestalt et la forme mythique. Il existe une temporalité de la forme symbolique qui fait du miroir un événement mythique plutôt qu’un fait historique réel. Il en retient le pouvoir trompeur du langage.

En effet, la parole ne peut exprimer la vérité que sous une forme mythique. Dans la cure, le langage passe par des modes d’expression imaginaire sous lesquels l’analyste doit reconnaître la présence des structures symboliques fondamentales. Mais la fonction symbolique de l’Œdipe ne suffit pas ; il y faut également le narcissisme. Rappelons-nous la dimension aliénante de méconnaissance de son moi par le sujet, puis de la projection identificatoire en un autre dans l’unification corporelle, enfin de la relation à la mort par anticipation de sa propre insuffisance, comme fêlure, déchirure.

La mort devient ainsi le quart-élément du système vérité, parole, sujet.

En 1953, Lacan, exclu de la SPP pour cause de non-conformisme, clôt la relation de l’imaginaire au symbolique et fonde les principes de sa théorie : il fonde une nouvelle conception de la psychanalyse : la psychanalyse structurale.

C’est autour de la question du Père que Lacan découvre les notions d’Imaginaire, de Symbolique et de Réel : Lacan veut donner un champ épistémologique à la psychanalyse.

Il recherche LA connaissance de la structure psychique et a le désir de faire de la psychanalyse le centre de l’ontologie moderne.

Le Réel est le point aveugle qui manque à la représentation, qui échappe à la symbolisation. Ce point qui manque constitue la limite de l’expérience psychanalytique. Comment alors la psychanalyse peut-elle provoquer des transformations profondes si le fondement de l’être est inaccessible ?

Ainsi le Réel ne trouve pas sa vérité dans la parole mais la parole est le seul moyen d’entendre, de reconnaître les formes de l’inconscient.

Mais si la parole trahit, elle permet de déplacer la valeur imaginaire du fantasme en valeur symbolique, de manière logique. Il faut donc un déplacement : cela veut dire qu’il faut que l’imaginaire représente autre chose que lui-même. De même le sujet du langage est déplacé dans le récit par les fonctions du langage : le sujet n’est pas dans ce qu’il dit, mais dans le comment il le dit. C’est toute la différence entre le symbole et le signe.

Donc la finalité du langage n’est pas dans l’expression mais dans la communication. La parole prononcée introduit une modification. Le langage produit un effet, dès qu’il s’adresse à autrui. Il se réfère à Lévi-Strauss dans les Structures élémentaires de la parenté pour démontrer le pouvoir symbolisateur de la parole.

La parenté n’est pas un lien naturel, elle s’exprime dans le système des mots d’où l’idée que la désignation symbolique de la filiation ne se confond jamais avec la relation réelle. Dans le mot, il y a un espace de symbolisation dans lequel le sujet trouve sa place par rapport à d’autres.

Il faut donc engager la parole « à l’intérieur du système total du discours ». Ainsi le mot ne sort pas de la chose. La chose est désignée par un mot dans un rapport de représentation.

Les symptômes sont adressés à un autre comme systèmes de significations. C’est pourquoi il énonce que le symptôme est structuré comme un langage.

Lacan distingue donc le rapport Imaginaire du rapport Symbolique à partir de la Tri-Logie du Tiers.

Entre l’Imaginaire et le Symbolique, l’angoisse est le témoin vivant d’un passage en cours de réalisation, dont le sujet ne connaît pas le terme. La culpabilité est moins contraignante que l’angoisse.

Donc Lacan va proposer une genèse du sujet à partir du Symbolique en ayant réservé le terme de moi au rapport imaginaire. L’élément temporel est essentiel dans le rapport symbolique alors que dans le rapport imaginaire, le moi cherche à préserver son unité.

La réflexion sur le Temps est donc liée à la structure du langage.

A partir de l’expérience du jeu du fort-da, l’objet est « séparé de lui-même » par la disparition de sa présence réelle mais il est toujours présent dans une forme temporelle qui transcende l’immédiateté du présent.

C’est en septembre 1953 que Lacan prononce sa conférence sur fonctions et champs de la parole et du langage en psychanalyse, à Rome. l’objectif est de fonder la Psychanalyse comme Science du Langage.

La parole du patient vise la fonction que symbolise l’analyste. Elle appelle une réponse. Or l’analyste maintient le sujet en état de suspension qui le conduit à trouver une parole pleine à travers son histoire.

Le corps transporte dans son histoire et dans sa chair les inscriptions du passé qu’il incarne dans les symptômes. Mais il y a un espace métaphorique entre le corps et le langage. Le corps permet au sujet d’acquérir une lecture de lui-même dans le langage.

En faisant de la « loi du langage » la « loi de l’homme », Lacan dégage le pacte signifiant qui surdétermine les signifiés. Le signifiant est alors susceptible de palier l’alternance présence-absence de la chose réelle. Le rapport de la Loi à un Ordre de langage trouve son fondement dans la logique des structures du lien de parenté. La nomination de la parenté est essentielle dans la constitution symbolique du sujet, qui depuis l’orée des temps identifie la personne à la « Figure de la Loi ».

Cela permet d’orienter la cure vers une symbolisation plutôt qu’une confrontation de l’ego à son image.

La parole est un don de langage, et le langage est corps subtil car les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet. Comme corps subtil, le langage contient la parole. La parole prolonge le langage comme un corps subtil et à travers les subtilités du corps humain.

En psychanalyse, il y a un retour à l’expérience première du langage, comme humanisation d’un désir. Le corps est à la fois un paradigme pour penser la structure du langage et une métaphore du sujet qui prolonge dans le langage les subtilités de son humanité.

5.4 En conclusion

Lacan aura permis la reconnaissance de la dimension mentale de l’image du corps là où Freud en restait à une conception libidinale. Cette dimension mentale lui a fait découvrir les structures de l’Imaginaire comme le stade du miroir et l’agressivité. Lacan a trouvé dans la gestalt une puissance représentationnelle suffisante pour atteindre la dimension du symbole.

La trilogie RSI (Réel, Symbolique, Imaginaire) constitue le paradigme (le modèle) de l'œuvre de Lacan.

5.5 Références bibliographiques

B. ANDRIEU Le corps dispersé, L’Harmattan, Paris, 1993

J. LACAN Ecrits, Seuil, Paris 1966

  Séminaire Inédit : R.S.I.        

B. OGILVIE Lacan, La formation du concept de Sujet, P.U.F., Paris, 1987

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5.1 - Introduction
5.2 - Le modèle psychanalytique
5.3 - Les structures de l’imaginaire
5.4 - En conclusion
5.5 - Références bibliographiques