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Psychomotricité : Les concepts fondamentaux

Sommaire

1 - Introduction générale

2 - Histoire de la notion de corps et des thérapeutiques corporelles

3 - Les fondements théoriques de la psychomotricité

4 - Les théories du corps au XXème siècle : phénoménologie, corps propre, schéma corporel

5 - Les théories du corps au XXème siècle : psychanalyse, image du corps

6 - Les concepts d’espace et de temps

7 - L’expérience du temps : le corps et sa mémoire

8 - Ethique et responsabilité en psychomotricité


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 4 - Les théories du corps au XXème siècle : apports de la phénoménologie, constitution du corps propre et du schéma corporel

 

4.1 - Introduction

 

Parmi les évidences qui constituent notre existence, l’une des plus fondamentales serait être celle que le corps est notre corps, dans lequel nous vivons et avec lequel nous mourrons. C’est cette évidence du corps qui rend si difficile sa description. Le fait de dire « dans lequel et avec lequel » ouvre, en effet, à toutes les questions métaphysiques de la vie : la naissance, la mort et la différence sexuelle. En d’autres termes : avons-nous un corps ou bien sommes-nous un corps ?

Toute la question est là. Vous me direz alors mais les animaux ont aussi un corps alors que manifestement la pensée ne les inquiète pas. Peut-on en conclure par-là que les animaux sont leur corps ? On voit donc d'emblée que le corps est celui de l'être humain et que cette question implique la mise en jeu de la différence entre l'homme et l'animal.

Avons-nous un corps ou bien sommes nous un corps ? Cette division de la question entre être et avoir (sujet et objet) laisse échapper l’essentiel c’est-à-dire l’expérience du corps se mouvant entre ces 2 pôles. En effet, la question est de savoir qui a ou qui est un corps car si nous n’étions qu’un corps, aucune parole ne pourrait venir en rendre compte. Il faut donc qu’il y ait dans le corps humain quelque chose de plus qui excède le corps, qui tend à s’en échapper.

C’est ce que les Grecs appelaient psyché : que ce soit dans les sensations, les affections, l’affectivité, dans les passions ou dans les pensées, il y a toujours plus dans ce terme que ce qui en est directement identifié.

Quand nous entendons les mots sensation, affection, affectivité, passion, pensées, il ne faut pas les penser comme relevant d’un psyché pure (une âme sans corps) et d’en chercher par la suite les répondants physiques dans le corps (les signaux du corps) car là nous serions dans une séparation entre le corps psychique et le corps physique. C’est ainsi que pour penser le corps autrement, il faut mettre en suspens l’immédiateté de notre jugement : c’est cela que l’on appelle l’attitude phénoménologique, c’est à dire la mise hors circuit de tout jugement, de tout préjugé sur l’âme et le corps. Il nous faut donc nous efforcer de penser le « corps vécu » ou le « vivre incarné » du dedans, et seulement du dedans.

Au cours de l’Histoire, certains philosophes ont tenté de penser de cette manière là le corps de l’être humain dans un rapport à l’expérience et à l’existence.

Dans la tradition moderne, c’est Nietzsche, au 19ème siècle qui, le premier, s’est efforcé de penser l’excès du corps à propos des pensées et des cultures. L’excès du corps il l’a nommé « volonté de puissance ».

Le mot même de puissance évoque l’idée qu’il y ait toujours un dépassement de l’action et de la réaction.

Mon action dépasse toujours ma pensée et elle se présente originairement comme chaotique et contradictoire c’est « l’affectivité primitive1 ». Le corps et ses excès est le lieu par excellence du passage à la vie. Sa philosophie est un exercice de vie. Mais le fantasme de puissance est un des fantasmes le plus envahissant, le plus destructeur et le plus nihiliste de la modernité. C’est pourquoi les idéologies totalitaires ont pu s’emparer facilement de cette façon de penser. Il n’en est pas moins vrai que l’œuvre de Nietzsche reste une question aiguë, non résolue, qui se pose à tous les penseurs modernes.

C’est néanmoins dans un champ beaucoup plus mesuré, moins grandiose, que s’est élaborée une pensée du corps dans notre siècle.

C’est E. Husserl qui ouvre le champ de la phénoménologie au début du siècle repris par M. Scheler dans Ethique Matérielle des Valeurs et repensé par M. Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la Perception. A cela s’ajoutent les œuvres de : Heidegger : Etre et Temps, Sartre : L’Etre et le Néant, E. Strauss : Du sens, Des Sens, H. Maldiney : Regard, Parole, Espace, M. Levinas : Totalité et Infini et P. Ricœur : Temps et Récit, sans oublier les travaux de L. BINSWANGER, F.J. BUYTENDIJK, F. GOLDSTEIN, V. Von WEISACKER, M. RICHIR et l’école de Marseille repésentée essentiellement par A. TATOSSIAN et J.M. AZORIN.

La phénoménologie conduit au suspens (époché, en grec) de toute psychologie descriptive (je décris ce qui m’est arrivé) et analyse un vivre toujours pris à l’état naissant, enchevêtré, confus. Chaque vécu étant lié à une infinité d’autres vécus, celui-ci ne peut donc être perçu que dans sa globalité, au point de jonction de la conscience et de l’inconscient, du corps et de la parole.

Le corps phénoménologique est le corps vécu mais dans sa dimension excessive qui fait qu’il y a toujours plus en lui que ce que les mots et les structures de la langue y reconnaissent. Il joue, a dit Husserl, un rôle clé dans la rencontre interhumaine, intersubjective, parce qu’il porte un halo d’indéterminations qui fait que vivre un corps et vivre dans un corps demeurent à jamais comme questions qui se posent à nous.



1. M. HAAR NIETZSCHE et la métaphysique : Ed. GALLIMARD 1993
NIETZSCHE : le gai savoir

 

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4.1 - Introduction
4.2 - Le corps vécu : le modèle phénoménologique