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Psychomotricité : Les concepts fondamentaux

Sommaire

1 - Introduction générale

2 - Histoire de la notion de corps et des thérapeutiques corporelles

3 - Les fondements théoriques de la psychomotricité

4 - Les théories du corps au XXème siècle : phénoménologie, corps propre, schéma corporel

5 - Les théories du corps au XXème siècle : psychanalyse, image du corps

6 - Les concepts d’espace et de temps

7 - L’expérience du temps : le corps et sa mémoire

8 - Ethique et responsabilité en psychomotricité


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 4 - Les théories du corps au XXème siècle : apports de la phénoménologie, constitution du corps propre et du schéma corporel

 

4.2 - Le corps vécu : le modèle phénoménologique

 

4.2.7 La Phénoménologie de la Perception

Examinons maintenant comment M. Merleau-Ponty pense la corporéité et les phénomènes de corporéisation dans son œuvre majeure : la phénoménologie de la perception. (1945)

Nous sommes frappés par la permanence de l’interrogation sur le corps dans l’œuvre de M. Merleau-Ponty. Il ne cesse de poser au philosophe des énigmes. C’est parce que le corps ne se laisse pas réduire à être un objet qu’il pose problème. La subjectivité est donc liée au corps et la tâche que Merleau-Ponty s’assigne est de ne pas réduire le corps à une idée mais de retrouver l’expérience du corps propre, au delà de son union avec l’âme.

C’est un essai de description directe de notre expérience telle qu’elle est et sans égard à sa génèse psychologique et aux explications sur sa causalité.

Dès 1942 dans sa thèse sur la structure du comportement, Merleau-Ponty tente déjà une étude du corps qui intègre les processus physiologiques de l’organisme à l’unité du sujet concret dont le comportement doit être compris non comme une juxtaposition de faits neuro-psychiques ou de faits de conscience, mais comme une structure « l’union de l’âme et du corps ne s’accomplit pas par un décrèt extérieur, l’un objet et l’autre sujet, mais s’accomplit à chaque instant dans le mouvement de l’existence » (p 105 PP).

Notons par ailleurs que l’œuvre de Merleau-Ponty n’est pas limitée à une démarche purement phénoménologique mais elle intègre les rapports théoriques de la psychopathologie et ceux de la psychanalyse.

L’importance est accordée à la perception comme rapport originel au monde. Le monde de la perception est pour lui « le berceau des significations » (p 492 PP) et, pour résumer, l’ambiguité de l’être au monde se traduit par celle du Corps et se comprend par celle du Temps.

4.2.8 L’expérience du corps

Dans la première partie de son livre M. Ponty entreprend une description du corps propre. La conscience du corps devient expérience du corps et exprime une communication intérieure avec le monde, les choses et les autres.

Le corps ne peut donc pas être objectivé ni objectivant mais il exerce une fonction de reconnaissance. Il y a donc une permanence du corps propre qui sert de fonds à la permanence relative des objets qui assure un contact continu avec le monde (qui est l’horizon de notre expérience) Le rapport du corps propre au monde se situe dans un rapport pré-objectif. Le corps phénoménal est celui de l’expérience actuelle et de l’histoire individuelle. Cette vue pré-objective du corps et du monde permet à la réalisation de la jonction du physiologique et du psychique.

Par exemple, dans le cas du membre fantôme, là où le sujet semble oublier son corps réel et ignorer la mutilation, sa conscience corporelle reste équivoque. Le refus de l’infirmité, de l’anosognosie, manifeste l’intégration du corps propre au corps environnant et veut dire que le sujet reste engagé dans un certain monde physique ouvert à toutes les actions possibles. La déficience corporelle confirme là le paradoxe de l’être au monde. « Le malade sait sa déchéance en tant qu’il l’ignore et l’ignore en tant qu’il le sait ». Ce sont les intentions perceptives et pratiques qui me font coexister avec les choses et le monde environnant car elles suscitent en moi des pensées et des volontés. Mais dans le cas d’une déficience, la relation du sujet au monde reste ambiguë puisque d’un côté il y a le maintien des projets et de l’autre il y a l’état actuel du corps, celui de la mutilation ou de la déficience.

On distingue donc deux couches différentes : celle du corps habituel et celle du corps actuel qui interfèrent et constituent l’ambiguïté du savoir.

La première couche, le corps habituel contient des gestes de maniement, des schémas que la seconde n’a pas. Le corps ne peut donc pas être considéré comme une chose, ni comme un « assemblage de particules », ni comme « un entrelacement de processus définis une fois pour toutes »1. Le corps propre exprime une manière particulière de se projeter et d’exister dans le monde. C’est le terrain commun qui réunit physique et psychique. Le membre fantôme relève à la fois des conditions physiologiques et de l’histoire dont le malade est porteur que traduisent ses souvenirs, ses émotions ou ses volontés.

Il y a un style propre à chacun qui fait comprendre le geste avec l’intention qui le guide. Il y a ainsi un circuit sensori-moteur relativement autonome qui fait du refus de la déchéance une attitude d’ensemble.

Le corps propre, phénoménal ne peut donc se concevoir comme objet en soi, mais comme sujet incarné qui est présent dans un milieu (Umwelt) et au monde (Welt).

Ce qui fait que la conscience perceptive ne peut être comprise comme une intériorité absolue (une cogitatio) mais comme une présence corporelle au monde.

L’événement psychophysique s’accomplit dans le mouvement même de l’existence et non pas dans un corps secondaire par rapport à la pensée. C’est pourquoi on ne peut pas parler de juxtaposition du psychisme et de l’organisme mais d’une dialectique circulaire, d’un va et vient de l’existence qui est tantôt corporelle, tantôt psychique.

4.2.9 En résumé

Le corps est une chose parmi d’autres en tant qu’il possède une figure géométrique, une densité matérielle. Mais le corps humain crée son propre mouvement et la sensation perdure au-delà de sa rencontre avec le monde. Cette durée explique la rémanence de la sensation dans le sentiment, qui en est la forme spirituelle.

Donc la mise à distance du corps propre est impossible. « Mon corps ne peut me fuir » dit Husserl. Il ne peut donc jamais être objet de perception.

Je perçois donc le monde au travers de mon corps dont je ne perçois jamais l’intégralité.

C’est donc par l’intermédiaire d’autrui que le corps propre accède au statut d’objet perçu : l’auto-perception est donc impossible sauf dans un contexte dualiste, à se séparer le corps de l’esprit et à fonder la perception sur un esprit désincarné.

Alors comment expliquer la prévalence de l’idée d’un corps humain purement physique ? Cette prévalence provient de la méthode expérimentale utilisée au XVIIIème siècle par Lavoisier car il pensait que l’on pouvait calquer le modèle de la Physique et de la Chimie sur les Sciences de la Nature. Si l’on ramène l’hétérogénéité apparente de l’ordre psychique à la nature homogène des éléments physico-chimiques, on peut supprimer toute ambiguïté quant à l’indépendance du psychisme, l’ordre psychique, n’étant qu’une variante, plus compliquée, de l’ordre physique. C’est comme cela qu’est née la Psychologie expérimentale. Or pour la Phénoménologie, la nature physique ne produit que des lois ordonnant la succession des choses. Résoudre le problème de la perception par une explication physique ce n’est pas tenir compte de la vie de la conscience pour un sujet.

Ce qui est humain dans le corps est l'acte par lequel on pense son contenu sensible. Ce qui rend humain le corps est son aptitude à manifester la pensée dans le monde et à informer la pensée d'un contenu sensible toujours renouvelé.

4.2.10 Bibliographie

HUSSERL Idées directrices pour une phénoménologie, tel Gallimard, Paris 1913 ; 1950    
MERLEAU-PONTY Phénoménologie de la perception, Tel Gallimard, Paris 1945    
ANDRIEU Le corps dispersé L’harmattan, Paris 1993    
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4.1 - Introduction
4.2 - Le corps vécu : le modèle phénoménologique
4.2.1 - Le vécu corporel
4.2.2 - Perception de l’unité du corps propre
4.2.3 - Signification du corps propre
4.2.4 - Signification du schéma corporel
4.2.5 - Le concept d’expression
4.2.6 - Le phénomène de corporéisation
4.2.7 - La Phénoménologie de la Perception
4.2.8 - L’expérience du corps
4.2.9 - En résumé
4.2.10 - Bibliographie