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Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


Tous droits de reproduction réservés aux auteurs


traduction HTML V2.8
V. Morice


Introduction : construire le corps

 

 

Certes, chacun a un corps, ou est un corps, les deux formulations mettant l’accent sur des vécus différents. En regardant de loin, chacun, à quelques exceptions près semble avoir un tronc, des membres, une tête, des organes, un système nerveux... Et lorsque quelque chose manque, on parle de handicap. Lorsqu’on se « coltine à la matière », lorsqu’on s’affronte par exemple à des élèves en danse ou en eutonie, ou en relaxation, on découvre très vite que le corps renvoie à une réalité beaucoup plus complexe et fascinante. D’abord, on constate que certains sont incapables d’intériorisation, qu’ils ne veulent pas entrer dans la perception intérieure. Il est certains pédagogues en danse qui savent vous faire vivre par le dedans un geste et vous faire sentir que les images qui vous animent changent la qualité du geste. Lever la jambe dans un battement en laissant le poids descendre dans le sol à travers la jambe d’appui n’a par exemple rien à voir avec la lever comme si quelque chose fusait à son extrémité. Avec eux, on apprend à percevoir qu’il y a des nuances dans les façons de faire. Or cette recherche qui fascine certains (dont je suis) ennuie profondément les autres qui veulent de l’action avant tout. Ayant été Maître de Conférences à la faculté des sports pendant quatre ans, j’ai été stupéfait de constater la résistance globale du milieu à tout travail d’intériorisation. Ces spécialistes de la motricité ne veulent pas entendre parler du corps vécu, senti, d’imaginaire ou d’émotion (ce qui est quand même dommage si l’on songe qu’ils sont censés former des professeurs d’Education Physique et Sportive qui s’adresseront à des enfants et des adolescents, et si l’on se rappelle aussi que le geste se comprend dans un tout psychophysiologique...). En cours de danse et de kinésiologie appliquée au mouvement avec les étudiants, j’ai réalisé à quel point ces beaux corps athlétiques, au summum de leur capacité, cachent des misères physiologiques et affectives. Les entorses, accidents, ruptures diverses (os, ligaments, élongations...) sont étonnamment nombreuses. Une de mes collègues avait d’ailleurs montré dans son travail de maîtrise que les cicatrices font souvent office de « blessure de guerre », de trophée, un peu comme des scarifications. En voulant mettre ces « belles mécaniques » au travail plus subtil du mouvement tel qu’on l’appréhende en danse ou en Feldenkrais, je me suis trouvé face à des débutants pour ne pas dire des handicapés. Ce que je dis ici n’étonnera évidemment pas ceux qui sont habitués à enseigner ces approches. Mais tout de même... Pourquoi cette résistance à un travail où il faut moduler son tonus, juste sentir un peu ce qu’on fait et ne plus foncer à l’aveuglette ? Pourquoi aussi ces corps si mal construits qui semblent négliger toutes les coordinations réflexes, toute la partie « automatique » du mouvement ? Il s’agit bien de résistance. C’est que cette façon de travailler dérange quelque chose dans l’économie psychosomatique et surgissent alors les défenses.

On ne peut s’en sortir facilement en se disant que c’est un problème de mentalisation, de vouloir tout faire vite, ce qui est un signe de l’époque... Il me semble que cela nous confronte à une question beaucoup plus fondamentale et cruciale : en dérangeant l’organisation corporelle que quelqu’un a mise en place, sa façon de percevoir, de sélectionner et de construire ses perceptions1, en modifiant son schéma tonique, et surtout en lui donnant les outils pour le faire, en le reconnectant avec des schémas de coordination inscrits depuis toujours dans sa mémoire motrice mais mis au rebut depuis longtemps, (...) on lui pose des questions sur son identité même, on mobilise de l’affect, de l’imaginaire.

En regardant par ailleurs dans la direction opposée, vers le bébé qui a tout à construire, et vers les polyhandicapés et les autistes qui construisent si bizarrement ou si peu, on réalise finalement que rien n’est anodin. L’organisation du tonus, du schéma postural, la façon de bouger, de négocier sa posture avec la gravité, la capacité à recevoir, à se situer dans l’espace et le temps, donc à s’inscrire dans une histoire intersubjective, tout cela constitue le sujet, trame l’histoire de son identification.

Comment pouvons-nous comprendre (un peu) tout cela et en tirer une ligne de conduite, dégager des points de repère et des critères pour accompagner quelqu’un dans ce processus qui se fourvoie ou s’interrompt parfois ? Si la construction du sujet est si ancrée dans des processus physiques, n’avons nous pas là des indications précieuses pour contacter et soutenir une évolution personnelle ? Cela paraît d’autant plus important qu’on s’adresse ici à des organisations préverbales, qui servent même de matrice au langage. Cette part du corps n’est pas seulement un « avant le langage » qui lui cède la place, ce qui signifierait que, du moins pour ceux qui parlent, une approche verbale suffirait à dénouer tout. Je crois pour ma part que le corporel est un ancrage permanent au langage, qui le structure et le détermine partiellement, et qu’il y a des nœuds qui ne s’aborderont que par ce biais.

Tentons donc dans cette première partie de poser les bases d’un dialogue corporel structurant.



1. Des lectures nombreuses, surtout du côté de la phénoménologie, m’ont rendu exctrêmement réticent vis à vis de la notion d’information que nous serions censés capter, analyser par le biais de notre système nerveux, lequel finirait par nous construire une représentation du monde. Pour plus de matière à ce sujet :
MERLEAU-PONTY M. (1945) Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard (TEL 4, 1976).
VARELA F, THOMPSON E, ROSCH E (1993), L’inscription corporelle de l’esprit, Paris, Seuil.

 

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