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Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

 

4.3 - Conscience, volonté et volontarisme

 

4.3.1 Vouloir et non-vouloir

Au travers des release-techniques les danseurs explorent la relation entre pensée et mouvement. Leurs critères d’efficacité sont très concrets : la justesse du mouvement (jugée par l’aisance d’exécution, mais aussi la disparition de douleurs ou de fatigues), la facilité d’apprentissage et pour certains l’enrichissement de l’interprétation et de l’expression. Les trois approches que nous avons évoquées ont un dénominateur commun : le refus d’un travail aveugle et en force. C’est donc la question de la volonté qui est indirectement posée. La danse est en effet mouvement volontaire et conscient.

Les release-techniques nous apprennent que ce mouvement ne peut être volontariste.

Selon Paul Chauchard1 la volonté, notion négligée depuis quelques décennies, se définit comme la capacité de se gouverner et de se conduire, ce qui implique l’éducation et le contrôle partiel de l’involontaire. Cette notion n’est pas choquante si l’on se réfère par exemple au système végétatif qui bien qu’involontaire est éducable par des conditionnements. L’inconscient tel que le dévoile la psychanalyse n’anéantit pas, loin de là, la volonté. La cure analytique peut être vue à certains égards comme une éducation de la volonté. Il faut distinguer la volonté du volontarisme qui est une lutte contre soi : « Il s’agit par le contrôle cérébral d’être présent lucidement et de façon réfléchie à la direction de sa conduite, de savoir se gouverner, expression qui a repris actualité de la cybernétique qui, précisément, montre la plus grande importance de la petite énergie douce du gouvernail par rapport à la grosse énergie motrice » (id). S’il faut faire un effort, souligne Chauchard, c’est un effort de détente : les techniques comme les relaxations ou le yoga sont éducation volontaire sous l’apparence du non-vouloir. En référence à Pavlov qui a montré l’importance des conditionnements, Chauchard estime que les techniques du non-vouloir permettent des conditionnements sous contrôle de l’imagination, dans un état de vigilance optimale. Ces conditionnements ainsi effectués restent contrôlables.

Sur le plan psychophysiologique, on invoque le plus souvent des modifications fonctionnelles du complexe hypothalamo-réticulaire qui par sa bipolarité assure une cohérence entre tonus musculaire et activation corticale. Ainsi, l’attention, généralement considérée comme l’aspect psychologique de la vigilance, est sous la dépendance du locus coeruléus (noyau réticulaire A6, système dopaminergique)2. Par ailleurs, on sait que la courbe qui lie performance et vigilance décrit un « U » inversé, selon la loi de Yerkes & Dodson3. La bonne performance se soutient donc d’une vigilance optimale ; en deçà, c’est l’assoupissement, au-delà, C’est l’excitation ou l’anxiété4. La tension et la crispation sont donc des états de moindre vigilance.

4.3.2 Vouloir et corporéité

Sur un plan phénoménologique, Chirpaz5 désigne le vouloir volontariste comme la faille de la présence dans le monde : dès qu’elle veut peser sur lui, dès qu’elle veut faire et entreprendre, elle fait une expérience nouvelle de la corporéité. Dès qu’il y a effet, « ça » résiste. Et dans le « ça » se liguent le monde et le corps. « A partir du moment où je veux, je ne suis plus tout à fait sûr de coïncider parfaitement avec moi-même, une faille se produit ». Or, vouloir n’est pas rêver, cela passe donc par le corps. Nous avons affaire avec l’involontaire corporel. Et, dit Chirpaz, la volonté maîtrisant le corps découvre par là même qu’il peut être mis en partie à son service, comme un simple instrument. Le vouloir qui se durcit, qui se volontarise, tend à instrumentaliser le corps.

Ce vouloir là ne répond plus qu’à des projets internes sans communication ni avec le monde, ni avec cette part de soi involontaire qui est pourtant la part déterminante. « La volonté qui se crispe sur son projet tient pour négligeable tout ce qui lui est extérieur. D’emblée présente à la réalisation qu’elle veut effectuer, elle veut plier le monde, hâter le temps, ne pas tenir compte de soi. En d’autres termes, le vouloir qui se crispe tend à nier sa corporéité » (Chirpaz, p. 14). Dans la crispation de l’effort, dans la fatigue ou la douleur, s’opère une scission : le corps s’éprouve comme autre, comme résistance et comme opacité.

Il est difficile de proposer une définition de la santé dans la mesure où elle est un blanc, l’obscurité nécessaire de la salle pour une bonne contemplation de la scène6. La corporéité saine est une pro-tension, une dilatation au-delà des frontières cutanées et muqueuses, et le plaisir est un laisser-aller-vers, une rencontre qui ne se réalise que dans la disponibilité ; c’est, dit Chirpaz, le vécu d’une présence qui s’expérimente corps, coïncidence à sa corporéité au sein de sa relation avec des choses du monde [Chirpaz, p. 25]. A l’opposé, la douleur, la fatigue et la maladie sont rétrécissement de la présence qui se recroqueville sur elle-même.

Le volontarisme qui tend à maîtriser le corps-instrument nous apparaît donc comme amputation de la présence, scission sournoise d’un « je » désincarné, donc illusoire.

Les releasse-techniques sont donc un abord volontaire et non volontariste de soi. Elles nous semblent d’autant plus concerner les danseurs qu’ils sont confrontés à une tradition ascétique. La danse telle qu’elle est enseignée et vécue par les professionnels, on l’a vu, est une conquête de longue haleine, toujours à reprendre, et qui apparaît souvent comme lutte. Il apparaît une distinction entre je et ce qu’on peut appeler soi (terme ambigu en raison des connotations jungiennes qu’il supporte, mais que nous adoptons faute de mieux). Je désigne ici cette instance qui peut se séparer du reste de la personne et tenter de lui imposer sa volonté, et est donc lié à la conscience. Le soi est une totalité : conscience, nonconscience et relation au monde. L’attitude volontariste, on l’a vu avec Chirpaz, entraîne une résistance de soi.



1. Chauchard P., Volonté et contrôle cérébral, in M. Cazenave, Science et conscience, Paris, Stock et France Culture, p. 165-196 (1980)
2. Changeux J.-P., L’homme neuronal, Paris, Fayard (« Le Temps des Sciences ») (1987)
3. Thomas R., Psychologie du sport, Paris, PUF (« Que sais-je ? ») (1983)
4. Nitsch J.-R., Self-generated techniques of self-control, in Mental training for coaches and athletes, Ottawa, Sport in Perspective Ine. (1982)
5. Chirpaz F., Le corps, Paris, PUF (« Le Philosophe ») (5° éd., 128 p., 1977) (1963)
6. Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard (« Tel ») (1° éd., 1945) (1976)

 

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4.1 - L’intérêt des danseurs
4.2 - Vers une systématique des techniques de conscience du corps
4.3 - Conscience, volonté et volontarisme
4.3.1 - Vouloir et non-vouloir
4.3.2 - Vouloir et corporéité
4.3.3 - Motricité intentionnelle et cybernétique
4.3.4 - Vigilance, cybernétique et coordination
4.3.5 - La danse des images du corps