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Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


Tous droits de reproduction réservés aux auteurs


traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

 

4.3 - Conscience, volonté et volontarisme

 

4.3.3 Motricité intentionnelle et cybernétique

Nous retrouvons cette dualité sur le plan kinésique et moteur. Beaucoup de mouvements en danse sont subtils et ne peuvent se faire qu’en dehors de tout effort volontariste. On recourt souvent à l’expression « laisser le mouvement se faire ». Boris Dolto1 s’est heurté comme tout kinésithérapeute à la résistance du volontarisme. L’abord kinésithérapique du patient consiste le plus souvent à l’amener à lâcher ses velléités motrices et toniques. Il distingue une motricité corticale caractérisée par le je fais, une motricité passive de l’ordre de on me fait, et une motricité cybernétique liée aux réflexes polysynaptiques, vécue comme un ça se fait (Dolto, p. 30). Cet auteur insiste sur le fait qu’un temps de dérationnalisation est indispensable pour atteindre cette motricité cybernétique : « Dérationnaliser l’homme doit être le premier souci du masseurkinésithérapeute puisque sous l’angle cybernétique, toute activité corporelle s’effectue sans la participation du cortex. Seuls l’activité et les réflexes médullo-sous-corticaux sont concernés ».

La motricité cybernétique implique les petits muscles tels que les transversaires épineux, les muscles de la charnière atl6ido-occipitale, les inter-osseux. Ce sont des muscles qui échappent au contrôle direct pyramidal, dont la commande se fait par des chaînes polysynaptiques à boucle fermée. Ils sont responsables de l’instant pré-moteur, c’est-à-dire l’ajustement postural. Ils constituent l’essentiel de la chaîne postéro-antérieure et antéropostérieure (PAAP) de G. Struyf selon qui cette chaîne musculaire est coordinatrice et corrélée à la vigilance et à une utilisation « intuitive » du corps. Nous pouvons comprendre ici pourquoi ce qualificatif d’intuitif s’oppose au schéma volontariste dans la mesure où ce dernier empêche l’ajustement prémoteur. Dolto en donne une explication physiologique : les muscles cybernétiques sont des muscles rouges, riches en myoglobine. Ils peuvent donc fournir un travail soutenu. Les muscles superficiels du dos tels que les trapèzes, les rhomboïdes ou les grands dorsaux, sont des muscles blancs, pauvres en myoglobine. Ils sont donc aptes un travail phasique.

Or tous ces muscles longs de la face postérieure du corps supplantent très facilement dans une mauvaise utilisation corporelle les muscles profonds cybernétiques. Ils doivent alors fournir un travail tonique qui dépasse leur capacité physiologique et se spasment. Les muscles postérieurs du corps définissent la chaîne postéro-médiane de Struyf (chaîne PM), et cet auteur note la prévalence fonctionnelle de cette chaîne dans les utilisations volontaristes ou intellectuelles du corps (point sur lequel Mézières n’a cessé d’insister). Nous venons de voir qu’en matière de motricité, intellectuel implique la plus souvent volonté puisque le sujet impose généralement des schémas moteurs qui inhibant la motricité cybernétique sont kinésiologiquement aberrants. Ainsi, le traitement des dorso-lombalgies nécessite l’éveil de cette motricité cybernétique, c’est-à-dire d’enseigner au patient à laisser se faire les mouvements, laisser son corps réagir de façon réflexe aux sollicitations environnementales.

4.3.4 Vigilance, cybernétique et coordination

La boucle gamma est le principal agent de régulation du tonus musculaire, que l’on peut qualifier en ce qui concerne les muscles cybernétiques « tonus de vigilance ». Or, le système gamma est sous contrôle segmentaire et supra-segmentaire, en particulier réticulaire. La vigilance va donc déterminer l’intervention de la motricité cybernétique. Nous comprenons donc mieux pourquoi le mouvement juste est corrélé à une vigilance optimale, c’est-à-dire sans tension, qui permet un ajustement réflexe des systèmes moteurs. Cette activation cybernétique est régulée par les systèmes extrapyramidaux, donc vécue comme non volontariste (« ça se fait »). La mise en action des muscles cybernétiques est déterminée par la finalité fonctionnelle et par les stimulations en grande partie extracorporelles : gravitation, poussée, pression, vibration... Les approches intuitive et perceptivo-sensorielle du corps nous apparaissent donc comme des façons d’éveiller la motricité de coordination (ou cybernétique). Toutes deux ont pour caractéristique de dérationaliser l’acte moteur et s’efforcent en pratique de lutter contre les schémas volontaristes.

Or, le danseur fonctionne avec sa conscience et ses mouvements sont dirigés et intentionnels. Tous les enseignants en danse recourent à des images qui concernent le plus souvent les éléments (un courant d’air, la résistance de l’eau, le poids d’une partie du corps...). Il s’agit donc d’imaginer ce qui en fait stimule les muscles de la vigilance. Par ailleurs, en détournant l’attention de l’effort à fournir, on limite les schémas moteurs volontaristes.

La kinésiologie telle que l’enseigne Odile Rouquet utilise fréquemment ces images en en proposant une explication rationnelle, ce qui constitue à nos yeux un piège supplémentaire pour l’exécution volontariste du mouvement. Ces images sont en effet d’autant mieux acceptées qu’elles sont rationnelles (référence scientifique). A cela s’ajoute le fait que la visualisation d’une partie du corps s’accompagne de modifications vasculaires et nerveuses de cette partie2. L’approche analytique et par l’image mentale du corps nous apparaît donc être elle aussi une voie d’éveil de la motricité cybernétique, non pas en dénationalisant, mais en soumettant la raison aux lois de la coordination. C’est une façon rationnelle d’agir dans le non-vouloir.

Ces trois approches du corps en mouvement se rejoignent donc quant à leur finalité. Toutes trois inhibent la motricité volontariste, celle du je fais pour laisser place au système cybernétique. Il s’agit en quelque sorte d’une incorporation du je.

4.3.5 La danse des images du corps

Le travail que réalisent les release-techniques est donc loin de se limiter à une simple amélioration technique. C’est toute la corporéité qui est impliquée avec ses composantes imaginaires, émotionnelles et relationnelles. Au travail sur le schéma corporel s’ajoute un travail sur l’image du corps. Celle-ci est un processus actif d’investissement qui rejoint la notion de soi et non-soi (qu’on pourrait donc mettre en rapport avec les phénomènes transitionnels de Winnicott). L’image du corps telle que l’a étudiée Schilder3 est éminemment variable, en perpétuel remaniement. Elle intègre l’entours du corps, la coiffure, les vêtements, l’espace proche, et peut se dilater jusqu’à inclure les espaces relationnels. A l’inverse, elle peut désinvestir le corps réel comme le montrent les asomatognosies ou les syndromes d’héminégligence. Le fait qu’un individu puisse négliger totalement une partie de son corps ne peut se comprendre que dans une perspective dynamique de l’image du corps. Or, force est de constater que l’ensemble du corps réel est rarement totalement investi par le sujet. Le travail qui vise à réaliser cet investissement est donc travail de l’image du corps ; il s’agit en quelque sorte de l’incarner. On peut donc considérer les release-techniques comme travail d’articulation entre corps réel et corps imaginaire, ce qui rend bien compte des effets psychologiques notés par les pratiquants (sensation d’intégration, de sérénité, d’élargissement relationnel, de meilleure expressivité...). Le danseur déploie en outre à partir de ces pratiques une dimension imaginaire et créative mise en langage (gestuel) à laquelle s’ajoute le vécu d’une communication avec les partenaires et le publie. Les release-techniques ne sont donc pas à considérer comme un complément facultatif à la formation du danseur. Elles en constitueraient plutôt le fondement. Elles posent également la question de nouveaux modèles du corps qui doivent interroger les psychophysiologistes et inviter à une recherche concertée menée sur la base d’une collaboration entre scientifiques et danseurs, de façon à faire émerger de nouveaux concepts et paradigmes.

Le danseur articule les gestes comme il articule les mots. Le terme lui-même de geste renvoie à trois significations : le mouvement, le dit (la geste) et la gestation. L’affinement du geste que poursuit inlassablement le danseur est constante intégration de ces trois champs.



1. Dolto B., Le corps entre les mains, Paris, Hermann (1988, 370 p.) (1976)
2. Geissmann R. et Durand de Boussingen T., Les méthodes de relaxation, Bruxelles, Dessart et Mardaga (1968)
3. Schilder P., L’image du corps, Paris, Gallimard (« Tel ») (Ir. éd., 1935) 1980)

 

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4.1 - L’intérêt des danseurs
4.2 - Vers une systématique des techniques de conscience du corps
4.3 - Conscience, volonté et volontarisme
4.3.1 - Vouloir et non-vouloir
4.3.2 - Vouloir et corporéité
4.3.3 - Motricité intentionnelle et cybernétique
4.3.4 - Vigilance, cybernétique et coordination
4.3.5 - La danse des images du corps