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Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


Tous droits de reproduction réservés aux auteurs


traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

 

 

Quel que soit son style chorégraphique, le danseur s’astreint à un patient travail corporel. L’image de l’instrument qu’on affûte ne rend pas compte de son vécu, à moins qu’on ne désigne par ce terme l’individu tout entier dans sa complexité psychosomatique, sensitive, motrice et affective.

Le travail corporel du danseur ne peut être le processus par lequel une conscience, une psyché, investirait l’espace corporel comme avec des pseudopodes.

Ne serait-il pas plus juste de parier de la conscience d’un « JE » qui se fait plus vaste, d’un volume d’échange plus souple et plus conscient qui se traduit par un rayonnement plus évident et une impressivité plus subtile ?

Le travail corporel ne consiste pas pour le danseur à intégrer à la conscience des parties « Obscures » du corps. Cette conception qui pose le corps comme intermédiaire entre moi et le monde fait dégénérer la conscience du corps en représentation. Dans cette perspective, le travail corporel serait une forme d’introspection. Or, si l’on interroge le vécu du danseur, ou même plus simplement toute personne qui « explore » son corps, on arrive à de toutes autres conclusions.

Le travail corporel du danseur nous semble être un paradigme particulièrement instructif ; en effet, la danse se situe à la confluence entre image motrice, émotion, sensation, expression, espaces moteurs internes et externes...

Nous nous proposons de réfléchir ici au vécu corporel du danseur, à la lumière de sa pratique et des apports d’autres disciplines. Nous cherchons à préciser le sens de l’expression « conscience du corps », ce qui nous mènera en corollaire à repréciser les termes de « schéma corporel » et « image du corps ».

3.1 W. Reich et G. Alexander ; le tonus musculaire

Reich a mis en lumière certains faits qui ont servi de base de réflexion à beaucoup de praticiens. Que signifie sa fameuse proposition « Une tension musculaire contient en elle-même son histoire et sa signification » ?1 Un individu vit avec ses tensions, œuvre d’un refoulement. Elles n’en sont pas la conséquence, elles sont ce refoulement, Reich y insiste suffisamment. Si cet individu se tourne vers une thérapie de type reichien, c’est qu’il éprouve un mal-être. La question n’est pas tant qu’il ignore ses tensions, mais qu’il vit avec, qu’il se présente au monde avec et par elles, et qu’elles limitent sa liberté relationnelle.

Que fait le thérapeute ? Peut-on dire qu’il fait prendre conscience de ces tensions ? Il semble plus juste de dire qu’il permet au patient d’expérimenter un autre mode d’être, où ces tensions sont régulées. Un des moyens peut être la représentation que se fait le sujet des groupes musculaires spasmés. Mais ce qui est déterminant, C’est la signification de ces contractures dans la relation. Si le sujet prend conscience de quelque chose, c’est bien du type de rapport qu’il entretient avec son entourage, de son mode de présence.

Gerda Alexander à travaillé elle aussi sur le tonus musculaire, mais dans une perspective non psycho-pathologique. Pour elle, il est clair que les émotions s’actualisent dans les états toniques. Sans vécu tonique, il n’y a pas d’émotion2 (c’est aussi une proposition de Jacobson). Sa méthode, l’eutonie, s’appuie au départ sur la sensation et aboutit à la relation : travail à deux, et surtout à trois. Son travail de « conscience du corps », unanimement reconnu, implique une relation différente, c’est à dire plus subtile. Après une séance d’eutonie (ou de relaxation, de yoga...) les pratiquants prétendent « se sentir mieux », toujours un peu différents.

Reich et G. Alexander nous font pressentir que ce « se sentir différent » exprime la conscience d-une :« présence à... » modifiée-.

Le corps n’est pas ici l’instrument, il est cette conscience.

Si je dénoue les tensions de mes épaules, j’éprouve alors des épaules libres, activement intégrées à ma conscience, c’est à dire à ma présence. Je ne suis pas conscient de mes épaules, mais par mes épaules. Jusqu’ici, elles étaient invariablement contractées comme mon rapport à certaines choses du monde.

Dans cette perspective, la tension musculaire, spasmée ou non, n’est peut-être plus à considérer en elle-même : elle est tension vers...

La conscience du corps commence à nous apparaître comme dynamique et non plus comme représentation.

On pourrait analyser ainsi toutes les pratiques corporelles : yoga, tai-chi, arts martiaux... Même celles qui semblent être à l’opposé de toute intuition psychosomatique nous renseignent sur le sens de la conscience du corps. On peut interroger l’aérobic et la gymnastique d’entretien... Il est significatif que ces pratiques se cantonnent à des franges socioculturelles précises. Il est surtout intéressant d’examiner le processus par lequel certains pratiquants passent à d’autres disciplines qu’ils qualifient de plus « conscientes ». De l’aérobic au yoga, de la danse jazz (n’entendons ici que ce jazz caricatural qui confine au music-hall) au contemporain, C’est une attitude globale que change : la conscience d’une subtilité du corps, ou peut-être un rapport au corps et au monde plus conscient3.

Le travail de Mme G. STRUYF à Bruxelles peut nous aider à préciser davantage ce que signifie « conscience du corps ». A son vécu corporel exceptionnellement varié (portrait, danse africaine, yoga, eutonie, collaboration avec Mézières, ostéopathie...) elle adjoint une observation méthodique et systématique dans le cadre de son expérience de kinésithérapeute. Elle affine et précise les travaux de ses prédécesseurs (Piret et Béziers, Mézières, Kabbat...).

Si l’on observe une population, il apparaît de grands groupes typologiques qui se caractérisent par une attitude, un type de motricité, une prédisposition à certaines affections.

Six grands types apparaissent qui correspondent à la prévalence fonctionnelle de groupes musculaires précis. On sait en effet que les muscles ne travaillent pas isolément, mais par enchaînements, et que le travail d’un muscle guide, déclenche ou inhibe le travail d’autres muscles. Le système musculo-aponévrotique est ainsi organisé en chaînes musculaires et articulaires.

G. Struyf a répertorié six chaînes principales, paires, qui correspondent aux six typologies générales. Or, chaque chaîne semble gouverner un type de communication, d’affect et même de fonctionnement mental4.

Les étudiants de son cursus de formation font tous diverses expériences convaincantes à ce sujet : on peut, par exemple demander à chacun de dessiner son squelette dans sa silhouette décalquée sur papier. Des caractéristiques communes à une même typologie apparaissent. On observe les mêmes conclusions si l’on demande aux personnes de modeler une statuette en terre, les yeux bandés. Les travaux psychanalytiques nous indiquent qu’il s’agit là d’un test projectif de l’image du corps.

Une troisième expérience nous a particulièrement frappé : Sous forme de jeu, elle consiste à promener un sujet dans une pièce pleine d’objets les plus divers. Il doit noter quels objets l’attirent et quels autres le repoussent. Là encore, des caractéristiques communes émergent au sein d’une même typologie. Citons deux exemples pour la compréhension :

  • La typologie « antéro-médiane » (chaîne de muscles principalement antérieurs, orbiculaires des lèvres, hyoidiens, grands droits, périnée...) concerne des individus très sensoriels, qui éprouvent de la difficulté à réaliser des images mentales. Le dessin de leur squelette fait ressortir une charpente très forte, leurs statuettes sont massives, plus souvent agenouillées ou assises que debout. Les objets qui les attirent sont généralement caractéristiques par leur rondeur, leur richesse sensorielle (soyeux, doux), leur chaleur ou leurs couleurs beige-jaune-marron.
  • A l’opposé la typologie « postéro-médiane » (muscles spinaux, ischio-jambiers, soléaire... ) : Ceux-là sont généralement très entreprenants et volontaires, souvent plus intellectuels et rationnels que les précédents. Dans leurs dessins, les os sont très schématiques et les articulations semblent très raides. Le dessin est d’ailleurs très vite exécuté, de même que la statuette souvent filiforme sans aucun volume, Quant aux objets recrutés, ce sont des instruments, des livres, des objets de maîtrise.
Il est impossible de résumer ici un tel travail. Ce qui apparaît, c’est qu’un individu suivant le type de muscles qu’il utilise, ou plus exactement suivant l’utilisation qu’il fait de certains groupes musculaires, se comporte, communique, ressent et exprime différemment.

G. Struyf travaille beaucoup sur la conscience du corps. Il s’agit à son sens, d’éviter l’enchaînement, c’est à dire le piège d’une typologie trop rigide. Chacun doit pouvoir expérimenter le vécu d’une chaîne postérieure dans certaines circonstances, le vécu d’une chaîne antérieure dans d’autres... Ce qui nous semble fondamental dans ce travail, c’est qu’il met en évidence qu’une certaine attitude, un vécu du corps, ici musculairement défini, sous-tend une certaine présence. Disons que le corps (et son vécu) est la clé de voûte d’une présence motrice, sensitive, relationnelle, affective...

L’exploration des autres modes de présence (autres typologies) jette une lumière sur le mode habituel. Or, l’habitude se fait parfois prison. Ici, « conscience du corps » semble signifier « corps conscient dans sa présence ».



1. LAPASSADE G. Les thérapies du mouvement du potentiel humain, in « nouvelles tendances en psychothérapie » Masson, Paris, 1982, pp.105-123
2. ALEXANDER G. Le corps retrouvé par I’eutonie. Tchou, Paris, 1977 (le corps à vivre)
3. GARCIA M. L’autre corps, fragments d’une évolution. Mémoire D.U. STAPS, option danse, U.E.R. Reims, 1989
4. DENYS-STRUYF G. Les chaînes musculaires et articulaires. SBORTM, 1982, Bruxelles

 

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3.1 - W. Reich et G. Alexander ; le tonus musculaire
3.2 - La kinésiologie du mouvement
3.3 - L’ostéopathie
3.4 - In/Out
3.5 - Image du corps et schéma corporel