Site FMPMC
     Page précédentePage suivanteSommaireVersion imprimable
   
 

Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


Tous droits de reproduction réservés aux auteurs


traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

 

3.5 - Image du corps et schéma corporel

 

Nous pouvons maintenant mieux comprendre pourquoi les notions de schéma corporel et d’image du corps ne retiennent généralement pas l’attention des danseurs. Elles ne leur parlent pas. Le schéma corporel considéré comme représentation souvent pressentie en un lieu neurologique précis apparaît comme une sorte de carte mentale du corps. Tout se passerait comme si les nerfs apportaient des informations périphériques à un sorte de central qui en effectuerait la synthèse, permettant au sujet (= ?) de savoir à tout moment quelle position il occupe dans l’espace.

Les psychologues et psychanalystes ne voulant pas se battre sur le terrain de la physiologie et pressentant cependant l’insuffisance de ces conceptions ont développé la notion d’image du corps. Françoise Dolto la présente comme la synthèse des expériences émotionnelles et relationnelles, l’incarnation du sujet désirant1. L’image du corps, dit-elle, s’élabore parallèlement à l’évolution de la relation au monde suivant le processus des castrations symboligènes.

Leboulch considère que les deux notions ne sont qu’une seule et même réalité, vues sous deux points de vue différents2.

Nous avons plusieurs fois abordé avec des danseurs lors d’entretiens le concept de schéma corporel et celui d’image du corps. Le premier ne rend pas compte de la richesse affective de leur vécu, et le second leur semble trop désincarné. Peut on « avoir l’image de sa main » en tant qu’objet, sans que cette image soit sous tendue par la somme des expériences sensitives et motrices, et donc forcément affectives, vécues grâce à cette main ? Il semble difficile, et en tout cas très incomplet, de soutenir le concept d’un corps représenté à un niveau psychique. Cela nous ramènerait inévitablement à la question sans objet « Qui regarde cette représentation ? »3.

Ou, peut-être faut-il en revenir à l’étymologie des mots et accepter le terme de représentation non pas au sens d’un dessin ou d’une photo, ce qui sous entendrait que l’être qui est représenté puisse se soutenir par lui même, mais au sens de re-presentifier, c’est à dire réactualiser une présence (le sens de travestissement serait également intéressant à prendre en compte).

Nous glissons vers la philosophie... Mais cette digression nous semble justifié. Les concepts neurophysiologiques ne rendent pas compte du vécu des danseurs. Les données expérimentales restent cependant valables. Il nous faut chercher un autre champ de cohérence, un nouveau paradigme au sens où le définit Thomas Khun, un autre réseau conceptuel qui unisse les faits déjà intégrés sans négliger ceux qui s’offrent à nos regards.

Eclairé par Brentano, Husserl a affirmé l’intentionnalité de la conscience Toute conscience est conscience de quelque chose. Cela ne signifie pas que la conscience existante en soi s’éclate vert l’objet, ce qui reviendrait à affirmer la séparation sujet/objet Heidegger s’inscrit en faux contre le concept de représentation. A propos des objets, il note qu’on y accède par le maniement et l’usage. Or, ce maniement n’est pas consécutif à une représentation. Le rapport de maniement est une compréhension. Cela nous semble vrai en ce qui concerne le corps. S’il existe une représentation du corps, elle vient par le mouvement, par la « relation à » qu’il implique. Elle serait donc consécutive à la conscience4.

L’image du corps n’est elle pas alors un comportement du corps-sujet ? La frontière sensoriel/moteur pourrait ici s’estomper. Elle affirme. en fait la dualité sujet/objet deux fois marquée : au niveau de la conscience par rapport au corps et au niveau du de l’individu par rapport au monde.

Piret et Beziers5 deux psychomotriciennes, nous présentent la motricité comme un organe sensoriel fondamental. Elle n’est pas prise d’information, mais information elle même (in-former). « L’exploration de l’espace suppose une modification de la forme du corps pour épouser la forme de l’objet »6.

On sait par ailleurs l’importance à accorder au vécu corporel dans l’apparition de la conscience de soi.

Il n’y a pas en soi là de révolution. Meulders et Boissac-Scheppens concluent de leur étude des contrôles corticaux que le système pyramidal joue un rôle complexe d’intégration sensori-motrice7. Chez l’enfant, la motricité (liée intimement à la fonction tonique), est le support de la relation. Piret et Beziers parlent d’une perception motrice qui leur semble fondamentale, plus archaïque que la perception sensorielle. En tant que cliniciennes, elles ont observé les troubles moteurs et perceptifs de l’enfant. Pour elles, l’espace extérieur ne peut être conceptualisé que parallèlement à l’expérience de l’espace interne. Or, cet espace ne se représente pas, il se vit, sauf en pathologie : « Les troubles de la conceptualisation de l’espace sont parallèle aux troubles de la conscience de la forme de soi dans le schéma corporel. Les sujet qui en sont atteints en ont une représentation visuelle et intellectuelle. Ils se réfèrent aux images dessinées, raisonnant sur leurs souvenirs scolaires, mais ils sont incapables de représenter l’image avec le geste et la main ou une forme de leur corps »8. Ce langage rappelle étrangement Goldstein et Merleau-Ponty).

Enfin, Piret et Beziers estiment que le moment où l’image du corps se forme est celui du passage entre réflexe archaïque et mouvement volontaire. Or, le réflexe archaïque, d’un point de vue kinésiologique, fonctionne parfaitement Les rouages musculo-aponévrotiques et articulaires s’enchaînent avec la justesse même que nous envions tant aux animaux. Avec le mouvement volontaire, tout semble changer, l’enfant semble perdre, du moins sous nos latitudes, le sens inné de la coordination, et les cours de gymnastique, de danse, les activités corporelles en général, comportent une bonne part de rééducation.

Quelle est l’image de ce corps si éloignée de ses potentialités fonctionnelles e relationnelles (les deux ne font qu’un) ?

C’est une quête du danseur que de retrouver les mécanismes neuro-moteurs innés (par exemple l’enroulement du 5’métatarsien dans les mouvements d’abduction, ou le jeu libre et conjugué de la calcanéo-astragalienne et de la sacro-iliaque...).

C’est également sa quête que de jouer avec sa présence en imaginant son corps, comme on le voit beaucoup dans la danse contemporaine (l’image du corps, ce processus actif en perpétuelle autoconstruction et destruction, nous dit Schild. Elargir sa conscience du corps, ne serait-ce pas plutôt savoir modifier la conscience de ses différents types de présence ?

Le corps nous apparaît comme intention, tout comme la conscience pour HUSSERL. Peut-être faut-il dés lors travailler non plus sur le concept de conscience du corps, mais sur celui de « corps-conscience ». La notion de corps objet qu’il faut investir de sa conscience (ses représenta voire conquérir ou maîtriser nous parait définitivement caduque. Celle de sujet présent, tel que la phénoménologie l’aborde, nous semble mieux rendre compte du vécu des danseurs.

Le corps-conscience se fait sujet d’une présence mouvante, impliquant l’espace dans lequel elle s’engage activement.



1. DOLTO F. L’image inconsciente du corps. Seuil, Paris, 1984
2. LEBOULCH J. Vers une science du mouvement humain. E.S.F., Paris, 1982
3. LEVINAS E. La ruine de la représentation, in « en découvrant l’essence et l’existence avec Husserl et Heidegger ». Vrin, Paris, 1982. pp. 125-135
4. LEVINAS E. Martin Heidegger et l’ontologie, in « en découvrant l’essence et l’existence avec Husserl et Heidegger ». Vrin, Paris, 1982. pp. 53-76
5. PIRET S. et BEZIERS M. La nouvelle coordination motrice, Masson, Paris, 1972
6. op cit p.172
7. MEULDERS et BOISSACQ-SHEPPENS Neuro-psycho-physiologie. Masson, Paris, I
8. id p.172

 

     Page précédentePage suivanteSommaireVersion imprimable
   
 
3.1 - W. Reich et G. Alexander ; le tonus musculaire
3.2 - La kinésiologie du mouvement
3.3 - L’ostéopathie
3.4 - In/Out
3.5 - Image du corps et schéma corporel