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Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

 

2.3 - Les valeurs expressives du mouvement

 

Lorsqu’on parle d’expression il faut bien se mettre d’accord. On entend souvent parler de s’exprimer comme si nous avions « des choses en nous » et que nous les mettions au grand jour, au dehors, par un travail d’expression. Si j’ai vraiment des « contenus intérieurs » -une émotion ou une idée par exemple- et qu’il n’y a qu’à les servir tout chaud pour un éventuel public, peu importe le médium. Je le ferai une fois en dansant et la fais d’après peut-être en peignant ou en jouant d’un instrument, exactement comme on pourrait traduire un texte en anglais ou en chinois.

Or les choses sont loin d’être aussi simples. Le médium que j’utilise pour manifester quelque chose n’est pas neutre. Il a ses règles propres et va influer sur le contenu soi-disant exprimé. Même si l’on prend l’image de la traduction il semble bien que la pensée se formule et se structure différemment selon qu’on parle chinois ou une langue latine. Car en parlant j’élabore un contenu qui prend corps au fur et à mesure qu’il s’énonce. C’est encore plus évident s’il s’agit d’une expression artistique.

Il est sans doute choquant de dire que l’artiste ne cherche pas à s’exprimer. Si vous lisez les écrits de créateurs (je pense par exemple à Gauguin, Bram Van Velde, Picasso, Flaubert...) sur leur travail, vous verrez que l’expression n’est pas leur préoccupation. Certes ils manifestent quelque chose d’eux-mêmes dans leur travail, mais c’est un fait absolument constant : je m’exprime en marchant, en faisant du vélo, en cuisinant, en parlant...

L’art en soi n’est pas un moyen d’expression, mais de travail. Et pas n’importe quel travail : une unification qui va puiser autant dans la partie inconsciente, pulsionnelle notamment, que dans la partie consciente. Les philosophes de l’art et les esthéticiens ont souligné cette fonction unificatrice de l’art qui concilie des contraires.

Sans penser que nous allons transformer nos partenaires en créateurs (développer leur créativité sans doute, les amener à une création est autre chose) nous allons leur proposer d’élaborer quelque chose qui n’existe pas. Pour cela, nous disposons d’outils d’exploration du mouvement. Notons que nous sommes là sur un terrain très archaïque puisque nous bougeons et nous modulons notre tonus et notre posture depuis toujours, et que cela nous a permis de recevoir et de manifester dès les premiers moments.

Je me réfère à la grille d’analyse de LABAN qui fut le premier vrai théoricien du mouvement. Il est d’ailleurs considéré comme un des pionniers de la danse moderne avec DELSARTE auquel il a beaucoup emprunté et DALCROZE qui a créé la rythmique. Ce qui est intéressant chez LABAN, c’est la méthode. Ceci dit, il ne s’agit pas ici d’un « cours LABAN », mais de jalons posés pour une réflexion, dans un cadre librement inspiré par LABAN.

Même si le mouvement est un tout indissociable, il faut bien se donner des repères pour le lire et aussi pour acquérir une méthode de travail. Faute de quoi, on en reste au feeling qui finit toujours par être insuffisant. On peut de façon tout à fait classique examiner les trois grands domaines énergie / espace / temps.

2.3.1 Les énergies du mouvement : le travail des qualités

On peut explorer des oppositions :

  • flux libre / flux lié (ou encore léger/fort) : en bougeant en flux lié, c’est-à-dire avec beaucoup de tension, on sent très vite des émotions ou des images monter. Cela tourne le plus souvent autour de la puissance, de la rage, de la maîtrise, de la détermination... En flux lié en revanche, on parlera plutôt de liberté, de vagabondage, d’inconsistance, de malléabilité, de nonchalance... En fait les mots qui décrivent sont variables et on s’aperçoit que les états corporels sont comme des matrices qui suscitent des états psychiques. C’est aussi vrai pour celui qui bouge que pour celui qui regarde.
  • soudain / soutenu : deux qualités de mouvement opposées dans le temps. Le soudain c’est le mouvement bref et explosif qui surgit, comme le sursaut ou comme lorsqu’on se rattrape d’une chute ; alors que le contenu (qui peut être en flux libre ou lié) est un mouvement lisse qui peut donner par exemple des images de sérénité, d’inexorabilité, de fatalité...
  • central / périphérique : dans le mouvement central, j’engage le centre du corps comme lorsque je dois pousser quelque chose de lourd. Le mouvement central manifeste et fait vivre un état lié à la force, où le sujet peut aussi se sentir plus dense, mais aussi plus piégé. Dans le périphérique, il y a au contraire un allégement...

Les combinaisons des ces trois couples d’opposés conduisent aux huit qualités classiques de la grille de LABAN : par exemple

cogner = soudain, central, fort

frapper = soudain, périphérique, fort

planer = soutenu, central, léger

étirer = soutenu, périphérique, fort

soubresauter = soudain, central, léger

vibrer = soudain, périphérique, léger

presser = soutenu, central, fort

glisser = soutenu, périphérique, léger

Il s’agit là d’une traduction de la terminologie proposée par LABAN (qui a d’ailleurs elle-même évoluée) et il est clair que les mots sont inadéquats, et d’ailleurs discutés par les spécialistes.

(Cf schéma annexe)

A partir de ces huit actions (« action-effort » pour être précis) on peut combiner et arriver alors à des actions tout à fait quotidiennes.

Le propos n’est pas ici d’analyser précisément l’expressivité d’une qualité, mais de faire comprendre qu’en investissant et explorant une façon de bouger, j’entre dans -je crée- un état psychique particulier. Et pour des partenaires qui sont généralement piégés dans un registre restreint ou répétitif, c’est extrêmement salutaire. On ne leur fait pas jouer ou représenter un personnage, mais explorer une façon d’être différente, un soi qui est soi-même tout en étant ouvert à autre chose. On vise à instaurer une dynamique psychique.

En travaillant avec nos partenaires, nous allons donc nous efforcer de leur faire investir et explorer différents registres. S’il s’agit de danseurs ou d’acteurs, ou encore de thérapeutes qui se forment, nous pouvons les plonger directement dans la matière et leur demander d’observer ce qui se passe. Les images ne manquent pas, même si au départ beaucoup semblent prendre ce travail comme un simple exercice de style.

Par exemple, après avoir travaillé la qualité planer pendant une vingtaine de minutes, en bougeant puis en regardant d’autres bouger, sont ressortis les éprouvés et les images suivantes :

infini, liberté, lisse, équilibre, présence, caresse, respiration, rêve...

mais aussi : désincarné, absence, folie... ;

Pour le flageoler/tituber sont apparues des catégories aussi diverses que :

spasme, épilepsie, transe, subir, folie, pantin, peur, déstructurer

ou amusement, euphorie, surprise, explosion, orgasme...

Il est intéressant de voir que la même forme motrice peut susciter et étayer des vécus qui peuvent sembler contradictoires. Il se glisse probablement des facteurs d’espace qui les différencient, mais cela nous montre que ces formes motrices travaillent à un niveau plus profond que les mots, et on sait que l’inconscient est coutumier de l’ambiguïté : à ce niveau une chose n’exclut pas son contraire (cf l’ambiguïté amour/haine).

Bien sûr, avec des patients, ou des élèves qui ne cherchent pas à se former, nous allons nous y prendre autrement. Avec les enfants, par exemple leur proposer des situations qui les amènent à manifester ces différentes qualités de mouvement. Dans les mimes animaux par exemple, nous pouvons les inviter à passer du gorille menaçant à la petite souris qui se sauve ou à l’aigle qui plane, au paon qui fait la roue (en vibrant)...

Si vous travaillez avec l’expression primitive, vous pouvez bâtir certaines séquences sur la base d’oppositions de qualités de mouvement. Lorsqu’on regarde les improvisations, on constate souvent que certains se piègent dans un registre, qu’ils sont toujours dans le soudain ou le libre par exemple. A nous alors de créer des situations pour amener à investir les qualités absentes.

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2.1 - La chaleur du mouvement...
2.2 - Le mouvement comme engagement et connaissance du monde
2.3 - Les valeurs expressives du mouvement
2.4 - Symbolisation : l’efficacité symbolique
2.3.1 - Les énergies du mouvement : le travail des qualités
2.3.2 - L’espace
2.3.3 - Le temps