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Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

 

1.1 - Fonction tonique

 

1.1.1 Tonus et limite

Sur le plan neurophysiologique, on définit habituellement le tonus comme « l’état de tension d’un muscle au repos ». C’est-à-dire que même dans un état de relaxation profonde, il reste toujours une certaine tension dans les muscles, qui est le tonus basal. Ce tonus dépend du système nerveux, puisque lorsque l’on sectionne les nerfs moteurs ou sensoriels qui innervent un muscle, il perd tout tonus et devient donc flasque ou atone.

Sur ce tonus basal, pour maintenir une posture, être assis ou debout par exemple, il faut construire une tension dans les muscles et donc amener un tonus supplémentaire, qu’on appelle alors tonus postural.

La notion de tonus est à comprendre de façon plus large : à partir du moment où il y a une entité, qu’il s’agisse d’une cellule, d’un individu, ou d’un groupe, il faut que se définisse une limite, donc une différenciation entre un dedans et un dehors. Et au dedans, justement, naît un certain tonus, une densification. La conscience d’être, d’exister, donc d’être distinct de ce qui nous entoure, de ne plus y être dilué, est intimement liée à ce tonus. Cette conscience d’exister, qui rejoint la notion de narcissisme primaire, n’existe pas au départ. Le bébé doit construire son identité, sa conscience et même sa certitude d’être, et dans ce processus qui ne va pas de soi, l’instauration du tonus joue un rôle.

Mais cette distinction ne signifie pas une coupure : il faut que s’établisse une dynamique d’échanges actifs entre le dedans et le dehors. La limite, qu’il s’agisse d’une membrane cellulaire ou de la peau, ou des frontières d’un groupe, n’est pas un blindage (« blind » : aveugle), elle n’est pas non plus une passoire. Elle est un lieu d’échange et de filtre, qui opère une rétention. Il y a un lien étroit entre limite et tonus.

Ce tonus est donc le signe et le moyen d’une construction, d’une conscience d’exister. C’est une fonction, c’est-à-dire un processus qui varie sans cesse et qui supporte une disponibilité. Par mon état tonique, je suis plus ou moins « prêt à », disponible pour recevoir, réagir, agir...

1.1.2 Tonus et vigilance

Tonus et vigilance vont de pair : Les nerfs qui confèrent aux muscles et aux organes leur tonus viennent évidemment de la moelle épinière (motoneurones gamma), et ils sont sous l’influence d’autres faisceaux nerveux qui descendent de la partie inférieure du cerveau, notamment de la formation réticulée qui est une structure de petits neurones très courts qui forment un réseau. Or cette réticulée est un lieu central pour tout le cerveau. A chaque fois qu’un sens est sollicité, lorsque nous voyons, entendons, goûtons (...) quelque chose, la réticulée est aussi excitée, ce qui a des effets sur le tonus. On le sent très bien lorsqu’on se relaxe et qu’un bruit violent ou un flash lumineux surviennent ; les muscles réagissent en se tonifiant et cela donne la sensation d’une vague qui parcourt tout le corps.

En même temps que des faisceaux nerveux descendent de la réticulée vers les neurones toniques, d’autres montent vers le cortex et le mettent en éveil. Il y a donc un parallélisme étroit entre recrutement tonique et niveau de vigilance.

Les neurones toniques sont donc soumis à des impulsions venues « du haut », du cerveau. Ils sont également modulables par des neurones sensitifs qui véhiculent des messages venant des structures périphériques. Ainsi, la chaleur ou la pression, ou encore la vibration appliquées sur une partie du corps vont moduler directement le niveau d’activité des neurones toniques, ce qui va modifier le tonus. C’est un des mécanismes d’action du massage.

1.1.3 Tonus et émotion

De même que la vigilance, les émotions s’accompagnent de modulation du tonus. L’émotion se manifeste et se vit par l’intermédiaire de réactions corporelles, ce qui ne veut pas dire qu’elle s’y réduisent. C’est le système nerveux dit végétatif (ou autonome, appellation ambiguë) qui par l’intermédiaire de deux sous-systèmes, un plutôt excitateur et lié à l’action, le système sympathique, l’autre plutôt inhibiteur et lié au repos et à la restauration, le système parasympathique, qui va organiser les réponses globales du corps qui soutiennent les manifestations émotionnelles.

Le fait que l’émotion ait une composante corporelle nous permet de comprendre qu’il y ait là un point d’entrée dans la relation d’aide : en biologie, on rencontre des systèmes qui s’emballent et finissent par fonctionner dans une sorte de cercle vicieux1. Une émotion, ou plutôt un état émotionnel qui a donc une certaine durée, peut déclencher un état somatique, c’est-à-dire un certain niveau de fonctionnement sympathique et parasympathique. Cela peut entretenir l’état émotionnel, et piéger le sujet. Il y a alors un enchaînement somato-psychique. Nous connaissons tous des situations où un état somatique crée un état émotionnel. L’ivresse ou la grippe par exemple s’accompagnent de toute une cascade de réponses somatiques et neurophysiologiques qui entraînent un état émotionnel particulier. A partir de là, on peut comprendre qu’une intervention somatique puisse permettre à quelqu’un non pas de résoudre un complexe psychique, mais tout au moins de se soustraire à un enchaînement somato-psychique défavorable. Et bien souvent, cela lui permet d’effectuer un travail, une réorganisation psychique qui était jusque là impossible ou très difficile. Car si le corps peut nous porter vers un travail psychique, il peut aussi nous piéger. Je ne crois pas personnellement que la relaxation ou l’eutonie ou toute autre pratique corporelle soit une thérapie en soi, qu’elle « règle des problèmes », mais ces approches sont au moins une façon possible de sortir d’un cercle vicieux, et en modifiant, ne serait-ce que momentanément, la perception qu’une personne a d’elle-même, on lui donne une occasion d’appréhender les choses différemment, ce qui est capital. En revanche, on peut aussi, me semble-t’il, plonger dans ces approches très narcissisantes et s’y complaire, et en ne faisant aucun lien avec la sphère psychique (émotions, complexes, nœuds...) se couper à chaque fois un peu plus de soi. Ces approches qui se fondent sur la globalité psychosomatique peuvent donc être paradoxalement un outil de clivage supplémentaire. Il suffit de fréquenter des gens qui ont derrière eux vingt ans d’eutonie, de Feldenkrais ou de taï-chi-chuan pour constater que certains d’entre eux ont des comportements plus que limite... Ceci dit, d’autres frappent effectivement par leur sérénité.

1.1.4 Dialogue tonique

Le tonus varie au cours du développement de l’enfant. Le fœtus est d’abord hypotonique tant que les nerfs toniques ne sont pas « connectés » et tant que le système nerveux n’a pas atteint un certain niveau de maturation. A la naissance, le tonus est réparti de façon bien spécifique : ce sont les muscles périphériques, et surtout les fléchisseurs et les rotateurs internes qui sont hypertoniques tandis que les muscles axiaux sont hypotoniques. Le nouveau-né normal est donc comme replié sur lui-même, et son hypotonie centrale l’empêche évidemment de tenir droit, ou même de tenir sa tête. Peu à peu, il va évoluer et donc détendre son tonus périphérique, s’ouvrir2. Sont tonus musculaire fluctue selon les situations. En schématisant, on peut dire que lorsqu’il est rassasié, confortable, sec, à bonne température, il se détend et tend à s’ouvrir, alors que lorsque quelque chose ne va pas, qu’il a faim ou froid, ou peur, ou qu’il manque de quoi que ce soit, il se tend et se ferme. WALLON et surtout AJURRIAGUERRA ont ainsi décrit le dialogue tonique du bébé avec son entourage, et particulièrement avec sa mère. Les épisodes de la relation qui est faite bien sûr d’émotions, de sentiments et de paroles, mais aussi et peut-être surtout pour le bébé de contacts physiques, de portages, bercements, de nourrissage, se vivent sur une trame de variations toniques. Dès le début, états somatiques (tonus végétatif), tonus musculaire et « couleur » de la relation sont liés. Il s’agit bien d’un dialogue. La mère engage elle aussi son tonus dans la relation, ce qui lui permet de moduler aussi ses postures et sa voix. Lors de la tétée par exemple, mère et enfant sont en enroulement, et le bébé vit une expérience de remplissage physique, mais aussi un véritable nourrissage émotionnel dans lequel les échanges de regards prennent une place importante. Le bébé qui refuse la relation se tend, et généralement s’arqueboute, alors que lorsqu’il l’accepte et s’y coule, il s’enroule au contraire. Il s’agit là de variations du tonus postural.

1.1.5 Tonus et sensorialité

J’ai déjà évoqué les liens entre tonus et intégration sensorielle en parlant de la réticulée. Lorsque je me tends, je suis moins disponible à la sensation. Lorsque je me cogne et me fais mal par exemple, je me crispe, pour faire « plus dur que dur » comme dit Suzanne ROBERT-OUVRAY. On sait que cette crispation coupe l’arrivée des influx douloureux. C’est donc un moyen de se préserver de la douleur. D’une façon générale. l’hypertonie est une véritable carapace, un blindage qui isole certes de la douleur, mais aussi par la même occasion de la perception de soi. D’où des recherches de perception qui peuvent confiner à l’automaltraitance et prennent des allures de jeu avec la mort : c’est le cas des automutilations que l’on observe chez beaucoup de psychotiques ou d’autistes, mais je crois que les recherches effrénées de situations extrêmes type saut à l’élastique ou marches dans le désert peuvent relever d’un manque fondamental de perception de soi et de ses limites. Le conflit est une autre situation où je peux me percevoir, « tendu contre », et où mes limites se dessinent clairement dans la confrontation.

Bien sûr les choses ne sont pas si simples. On s’aperçoit par exemple que cette non-perception de soi est aussi une mise à distance. Cela ressort lorsqu’on s’attache justement à donner à un partenaire une perception et une conscience de soi. Cela peut-être anxiogène et donner lieu à différents types d’annulation de ces perceptions. On voit des autistes qui annulent par des cris, des morsures, des « comportements d’éclatement ». J’ai souvent vu dans les stages ou les cours des élèves « annuler » par toute une série de comportements qui m’apparaissent comme de la censure pure et simple : rires, commentaires, ou des envies physiologiques irrépressibles qui s’imposent juste à ce moment-là (aller aux toilettes, se gratter, éternuer, froid...). Le but inavoué est ici de s’éloigner de soi, de rester extérieur. Cela peut se doubler d’une rationalisation : « cet exercice-là, je ne le sens pas... », qu’il faut souvent traduire par : « cet exercice-là me fait me sentir d’une manière inhabituelle, ou me confronte à une facette de moi ingérable en ce moment ».

1.1.6 Tonus et verticalisation

Progressivement, le tonus de base évolue. Vers l’âge d’un an, le bébé a construit un tonus axial, qui lui permet de soutenir sa colonne vertébrale et de se tenir vertical. En même temps il a détendu son tonus périphérique. C’est une histoire fascinante : les plans toniques se sont croisés au fur et à mesure que le bébé s’est verticalisé, qu’il a franchi les étapes de la structuration neuromotrice. Il a d’abord tenu sa tête, puis trouvé le tonus de son dos, qui doit s’établir surtout au niveau des muscles profonds. Lorsque tout se passe bien, il finit par tenir vertical par un tonus des muscles profonds, c’est à dire que les muscles superficiels du dos ou les abdominaux par exemple ne sont pas nécessaires à cette posture. Ils sont alors disponibles pour autre chose, notamment pour se mouvoir et entrer en relation, manipuler des objets...

Cette verticalisation est liée à une découverte de soi comme sujet autonome. La verticalité et donc construite sur un juste tonus, qui permet une disponibilité maximale. C’est un état somatique, mais aussi émotionnel, une certaine sensation et conscience de soi. On le ressent très bien dès que l’on pratique l’eutonie ou la relaxation, ou la plupart des approches dites de conscience du corps (Feldenkrais par exemple). Il s’agit de techniques corporelles qui par un travail sensoriel, ou par certaines façons de bouger, permettent de moduler le tonus. Le bien-être que tous les pratiquants ressentent (et c’est bien pour cela qu’ils y vont !) est lié à cette disponibilité tonique ; on est momentanément libéré d’un carcan tonique qui restreint notre potentiel physique (coordinations, voire douleurs ou raideurs...) et émotionnel : « cela détend, cela rend serein, cela permet de prendre du recul, cela lave la tête »... toutes expressions qui formulent cette issue d’un cercle vicieux

état psychique ↔ état tonique

L’histoire de notre verticalisation n’est donc pas seulement un problème de biomécanique. Elle est aussi la mémoire inscrite dans notre organisation tonique de notre constitution en tant que sujet autonome, c’est-à-dire vigilant et disponible. Si je tiens debout par des tensions dans mon dos, ou au niveau des abdominaux, je suis peu disponible et je limite mes possibilités de relation et de perception. C’est d’ailleurs une constante dans les approches dites de conscience du corps que j’ai déjà citées (eutonie et autres), et que l’on retrouve en danse ; tous les grands pédagogues du corps ont insisté sur ce point : il faut construire un tonus juste et aux bons endroits. Tous ont trouvé des moyens divers pour dissoudre les tensions inutiles et donc nuisibles, sources de raideurs, d’incoordination et souvent porte ouverte à la pathologie, et construire une sthénicité (un tonus actif) au centre du corps. La plupart ont bien senti qu’il ne suffit pas de demander aux élèves de se détendre pour que cela se fasse, tout comme on n’a jamais amélioré quoi que ce soit en disant à un enfant « tiens toi droit ». Il y a des résistances, ce qui montre bien que l’organisation tonique est affective. Il faut trouver des stratégies, des images, des situations sensorielles, des jeux qui permettent à chacun de se vivre différemment, d’accepter le décalage par rapport à leur vécu ordinaire, et d’entrevoir un cheminement pour s’organiser différemment.

1.1.7 Tonus et respiration

La respiration est une fonction mixte : elle dépend du système nerveux végétatif, d’un système de survie, puisque même dans le coma on continue à respirer, mais elle est aussi sous contrôle du système volontaire. Cette dualité permet un travail d’unification que mettent à profit le yoga, la méditation ou les techniques de relaxation : je peux moduler ma respiration et par là jouer sur mon état végétatif, donc sur mon état émotionnel. Là encore, en soi cela n’est pas thérapeutique, mais cela me permet de me soustraire à certains débordements émotionnels, et de prendre « du recul ».

Lorsque je travaille avec quelqu’un, avec les autistes ou les polyhandicapés notamment, mais en fait avec n’importe qui, je peux en observant sa respiration savoir où il en est, s’il accepte le travail, s’il se détend, s’il modifie son état de conscience. Je peux aussi travailler directement sur sa respiration, en particulier par certaines manœuvres respiratoires réflexes (au niveau des intercostaux, du sternum...), ou par un travail « d’écoute » au niveau du diaphragme comme on le fait en ostéopathie. En régularisant la respiration, j’atteins aussi immanquablement le tonus.

Ce qui frappe lorsque l’on croise dans la rue une personne handicapée, c’est la rigidité tonique. Il n’y a pas ce qu’on pourrait appeler un flux tonique qui leur permet de moduler sans cesse leur façon d’être là, de percevoir, de se présenter. Si l’on observe un bébé en interaction avec sa mère, on constate que tout se joue sur la base de modulations toniques, qui se reflètent dans la mélodie et le rythme de la voix, aussi bien que sur la respiration.

Pour construire le corps, ou plutôt un « sujet corporel », nous serons donc très attentif à cette notion de tonus. Nous tenterons de donner à nos partenaires les moyens de moduler leur tonus, ce qui leur permet d’accéder à une diversité de vécus, aussi bien physiques si l’on pense au mouvement et aux coordinations, que psychique. Il faut les extraire de leur mono-tonie qui les piège, même si certains sont ainsi enfermés dans un registre restreint pour des raisons purement neurologiques et d’autres pour des raisons plus relationnelles défensives.



1. cf LABORIT H. (1973), L’inhibition de l’action, ed Masson
2. Cf ROBERT-OUVRAY S (1996) L’enfant tonique et sa mère Ed EPI (coll Hommes et perspectives

 

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1.1 - Fonction tonique
1.2 - Quelques clés de travail
1.3 - Construction identitaire et corps
1.4 - Construction corporelle et construction identitaire
1.5 - Sortir de l’enveloppe
1.6 - Les systèmes : matière première du corps
1.7 - Les jeux moteurs
1.1.1 - Tonus et limite
1.1.2 - Tonus et vigilance
1.1.3 - Tonus et émotion
1.1.4 - Dialogue tonique
1.1.5 - Tonus et sensorialité
1.1.6 - Tonus et verticalisation
1.1.7 - Tonus et respiration