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Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

 

1.4 - Construction corporelle et construction identitaire

 

Construire le corps, en intégrant ce qui précède, c’est quoi ?

C’est bien sûr construire une fonction tonique modulable et porteuse d’un vécu psychique (cf 1° partie).

C’est aussi construire une sorte de géométrie du corps. Il y a un rassemblement à opérer, et pas seulement chez les autistes ou les polyhandicapés. Nous sommes tous fragiles, c’est la condition même de notre possibilité de relation et d’évolution. Nous devons donc sans cesse reconstruire notre identité, l’amener vers de l’autre, sachant que « trop d’autre » conduit à l’éclatement, et pas assez nous fige1.

Pour travailler sur le rassemblement, nous avons plusieurs approches que nous emploierons selon le moment et selon la population.

1.4.1 L’enroulement

Je l’ai déjà évoqué plus haut. Laurence VAIVRE parle des enfants dont l’hypertonicité postérieure les empêche de s’enrouler, et des multiples problèmes physiques, émotionnels et relationnels que cela implique. Suzanne ROBERT-OUVRAY insiste aussi beaucoup sur ce point. Personnellement, c’est G. STRUYF, créatrice de l’approche des chaînes musculaires, qui m’a enseigné l’importance de l’enroulement et de la centration qu’elle implique. Avec les personnes gravement handicapées, je le fais directement, en les mettant dans la posture. Directement ne veut évidemment pas dire tout de suite. Souvent il faut passer par des étapes préliminaires : commencer par les enroulements/déroulements des mains et des bras, ou poser un coussin ou un ballon au niveau du ventre chez un sujet assis pour commencer à induire l’enroulement... J’ai souvent vu des enfants autistes hypersensibles à ce travail. Parfois je demande aux autres personnes présentes de travailler avec moi. Nous commençons à distance, parfois à un ou deux mètres et nous convergeons vers le centre de la personne, en prenant contact avec ses extrémités, puis en déplaçant nos mains pour qu’elles finissent par se rassembler au niveau du nombril. Cela prend parfois une demi-heure, il faut à chaque étape attendre que la personne reçoive et intègre, et suivre très attentivement ses réactions. Il faut que quelqu’un coordonne l’action commune. Lorsque toutes les mains sont arrivées, nous faisons le chemin inverse, vers les extrémités. A partir de là, le rassemblement peut se faire par un déplacement continu des mains selon une circulation centre/périphérie. Cela peut donc devenir un massage et si vous connaissez les méridiens en énergétique chinoise vous aurez des trajets plus précis (périphérie → centre par les Yin et retour par les Yang).

On peut également faire ce travail dans le mouvement : faire vivre des alternances d’enroulement / déroulement en rapprochant et éloignant les pieds, les mains et si possible la tête du nombril. Si on est plusieurs à travailler en même temps il faut bien se coordonner, et surtout que chacun sache précisément ce que l’on cherche.

Nous travaillons là sur le premier schème de mouvement que BARTENIEFF appelait core-distal connexion et que Bonnie BAINBRIDGE-COHEN appelle « navel radiation ».

Avec des enfants, ce travail d’enroulement et rassemblement se fait par des jeux. Se mettre en boule, se déplier, alternances à explorer sur tous les modes : sortir une main ou une autre extrémité, la ramener, ouverture globale lente / retour rapide, l’inverse, se déplacer en boule, rouler de différentes manières...

On peut aussi dans un cours pour adultes travailler sur les coordinations et le mouvement à partir du jeu d’enroulement/déroulement.

Il y a d’autres façons de travailler sur ce thème, là encore lorsque l’on sait ce que l’on cherche, les idées viennent.

Avec des enfants (mais aussi des adultes !) agités, le travail de la boule imaginaire qu’on pétrit en rassemblant l’espace autour du corps et qu’on ramène au niveau du nombril est souvent efficace.

1.4.2 Enveloppes et enveloppements

La notion d’enveloppe est à la mode. On pense évidemment au concept de moi-peau développé par ANZIEU. G HAAG décrit les gestes d’auto-enveloppement que fait le bébé dans les premiers mois, et qui signent selon elle un travail d’identification (construction d’une identité). Ce sont des gestes symboliques importants à donner lorsqu’on travaille en danse-thérapie, qu’il s’agisse d’enfants ou non. En expression primitive par exemple, on peut proposer des gestes tels que se vêtir, s’envelopper dans une cape.

Les tissus sont un outil précieux ici, surtout avec les polyhandicapés. Ils permettent de faire sentir un vrai rassemblement en donnant une sensation tactile globale. C’est aussi une sensation visuelle. G HAAG décrit une construction de l’espace chez le jeune enfant qui rappelle tout à fait le processus de gastrulation qui intervient chez l’embryon à la 3° semaine, lorsqu’il devient tridimensionnel : de feuillet il devient sphéroïde par une invagination autour d’un axe. Pour HAAG, l’espace tridimensionnel (c’est-à-dire l’espace relationnel...) commence à exister à partir d’une sorte de repli de plans qui rappellent les replis d’un rideau. Les jeux d’autistes avec les rideaux ou les surfaces planes dans lesquelles ils cherchent tous les trous et fissures sont une tentative de construire un espace tridimensionnel. On peut penser aux jeux d’enfant où des lignes ondulent, se replient puis se déploient. Le plaisir de ces jeux renvoie à celui de l’émergence d’une spatialité dans laquelle on se découvre autonome avec une réalité intérieure. Le jeu des tissus que l’on ouvre et ferme autour du sujet me semble renvoyer également à cela. Si vous lisez BULLINGER, vous trouverez également cette notion de deux plans latéraux qui se replient ; l’enfant construit son axialité en rassemblant ainsi les deux hémi-espaces droit et gauche qui jusque là sont distincts. A partir de là, il peut passer un objet d’une main à l’autre sans déstabilisation au plan médian. A contrario, tant que l’axialité n’est pas construite, les deux hémi-espaces droit et gauche restent isolés et le sujet n’a pas de « point de vue » qui les rassemble et les coordonne, il reste éclaté entre des zones disjointes.

Là encore, ce processus nous inspire des gestes en danse lorsque nous travaillons avec des enfants ou des psychotiques.

Au niveau groupal, le travail du cercle est un travail de rassemblement et d’enveloppe. Je dis bien le travail du cercle, car il s’agit en soi d’un travail. Se poser dans le cercle et y trouver sa place demande parfois des mois (tout comme se poser au sol). Vous pouvez juger la qualité de présence et de concentration d’un groupe à la façon dont se constitue le cercle au début de la séance, et aussi par la qualité du silence. Voyez aussi comment en fin de séance le cercle se présente, et vous saurez précisément quel travail s’est opéré.

1.4.3 Enveloppes vibratoires et sonores

Par le son, la vibration, on crée un environnement qui contient et nourrit. Avec le tambour en particulier, on procure un véritable bain vibratoire. FROHLICH dans la stimulation basale insiste sur l’archaïcité du vibratoire, qui est une source première d’unification. Le chaman avec son tambour crée lui aussi une enveloppe vibratoire et crée ainsi les conditions favorables pour un travail psychique.

Pour transmettre la vibration, il y a plusieurs façons :

  • en posant la main, on peut induire une vibration. Généralement, on vise d’abord l’os, mais on peut aussi faire vibrer un organe.
  • par un diapason (les diapasons médicaux sont parfaits pour cela). Je les préfère aux instruments vibrants de la stimulation basale parce qu’en s’épuisant, le son oblige le sujet à écouter, à « tendre l’oreille à l’intérieur du corps ».
  • les percussions plus ou moins appuyées, les tapotements, avec le poing, le bout des doigts ou un objet tel qu’un bâton.
  • la voix :
    • soit en appliquant directement les lèvres, mais cela ne peut se faire qu’en prenant évidemment des précautions.
    • soit en appliquant le menton sur un point osseux du partenaire et en envoyant la vibration à travers ce point de contact
    • soit à distance, comme on le sent très bien lorsqu’on travaille la voix dans un stage de chant par exemple. Personnellement, je trouve que les harmoniques ont aussi un effet spécifique.
  • par des instruments : tambours, ou enceintes diffusant une musique vibrante, percussions ou gongs par exemple.

1.4.4 Densification

Parler d’enveloppe c’est appeler aussi un travail de densification. BACHELARD dans sa « poétique de l’espace » parle de densifier le dedans pour rendre possible le dehors. Travaillons sur les limites, certes, mais il faut aussi s’appliquer à ce qu’elles enclosent quelque chose de consistant. C’est d’autant plus important si l’on songe aux angoisses de vidage des psychotiques. Alors, dedans il y a quelque chose de solide et de porteur : le squelette, l’os, matière qui rappelle le bois, souple et solide à la fois, écrin où s’élabore le sang symbole de la vie (tant qu’il ne se répand pas trop...). C’est un des points forts de l’enseignement de G STRUYF : redonnez au squelette toute sa place dans l’économie du sujet et vous l’aiderez à se structurer. S ROBERT-OUVRAY parle de la dialectique dur/mou, encore un organisateur psychique. Faire vivre et sentir le dur en soi, cela peut se faire par le travail sur l’os. Si l’os n’est pas intégré, il faut trouver le dur ailleurs : se confronter ou se cogner à des objets, à des partenaires, ou rigidifier à l’extrême d’autres parties du corps qui ne sont pas faites pour cela. L’hypertonicité musculaire ou organique peut-être parfois comprise comme une recherche de pseudo-squelette (et pas seulement de seconde peau). J’ai souvent constaté que « nourrir l’os » induit une régulation tonique aussi bien organique (spasmes intestinaux en particulier) que musculaire. Nourrir l’os, c’est opérer un touche spécifique, recourir aux percussions et aux vibrations. Le squelette conduit la vibration dans tout le corps, c’est la structure qui chante en nous, vecteur d’unification.

Sur la base de cette densification, le travail tonique est aussi à comprendre comme densification. Un geste important ici est le repoussé. Repousser est parfois totalement absent du vocabulaire corporel. C’est souvent le cas pour les autistes. Ils savent écarter, mais pas repousser. Ecarter, c’est nier, mais repousser implique une assomption (assumer) de sa densité et de celle de l’autre. En repoussant je prends acte de mon centre et de celui de mon partenaire. Pour finir une séance où vous sentez que les limites ne sont plus très nettes, après un massage par exemple, ou lorsque vous voulez que votre partenaire prenne de la distance et s’autonomise (surtout si vous sentez que vous-même n’êtes pas très au clair), faites faire des repoussés. Sans compter que sur le plan biomécanique et des coordinations, c’est un travail excellent.

Avec les polyhandicapés on peut essayer d’induire les repoussés à partir de pressions et d’ancrage des points d’appui au sol.

La densification, c’est aussi la définition et la construction d’un axe. J’ai parlé plus haut du croisement des plans toniques au cours de la première année. Sur le plan de la disponibilité motrice, cette axialité est une nécessité. J’ai signalé que pour HAAG et BULLINGER cette axialité est capitale. L’axe c’est ce par rapport à quoi le mouvement s’organise, c’est un point de vue central en quelque sorte. La conscience de soi voyage, et le corps s’organise en fonction de cela. Si je suis dans mon axe ou dans ma nuque ou mes épaules, les choses se passent différemment. S’il faut souvent passer par un ressourcement qui va impliquer le bassin et le rapport au sol, il faut ensuite construire l’axe, lié à la vigilance, à la présence. Ce n’est pas par hasard que les techniques de vigilance telles que le yoga, la méditation se pratiquent en extension axiale. Sur le plan biomécanique, l’approche des chaînes musculaires décortique très bien la fonction axiale qui est supportée par une chaîne centrale, qui crée l’extension vraie au niveau de la colonne. C’est aussi la structure qui coordonne les autres chaînes et qui gère la respiration.



1. cf LESAGE B. (1997) Densité / danse : le plaisir de la dif-errance, Entretiens de Bichat, journée psychomoticité (20/09/97), Expansion scientifique française, 35-39

 

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1.1 - Fonction tonique
1.2 - Quelques clés de travail
1.3 - Construction identitaire et corps
1.4 - Construction corporelle et construction identitaire
1.5 - Sortir de l’enveloppe
1.6 - Les systèmes : matière première du corps
1.7 - Les jeux moteurs
1.4.1 - L’enroulement
1.4.2 - Enveloppes et enveloppements
1.4.3 - Enveloppes vibratoires et sonores
1.4.4 - Densification