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Dialogue corporel et danse-thérapie

Sommaire

Avant-propos

Introduction : construire le corps

1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

2 - La danse-thérapie : le mouvement et la danse

3 - Le corps-conscience, ce que savent les danseurs

4 - Sensation, analyse et intuition : les techniques de conscience du corps

5 - Danse-thérapie et dialogue corporel : expériences avec des personnes polyhandicapées

Bibliographie de base


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Chapitre 1 - Structuration psychocorporelle / dialogue corporel

 

 

1.2 Quelques clés de travail

1.2.1 Le poids

Relâchement et lourdeur vont de pair. C’est une des bases de la première grande méthode de relaxation, le training autogène de Schultz : par des images de lourdeur et de chaleur, on induit un relâchement. Autrement dit en suggérant les effets végétatifs de la relaxation, on réduit effectivement le tonus.

D’autre part, le poids est un véritable organisateur psychique. Avec la respiration et le langage de ceux qui nous ont accueilli, c’est ce qui nous a « sauté à la gorge » lors de notre naissance. A partir de là, il a fallu peser et respirer. Exister c’est peser ! Et accepter de peser, accepter son poids, c’est aussi assumer son existence. Entre l’hyperlégereté des états maniaques et la lourdeur de la dépression, l’expérience de la pesanteur est un marqueur de nos états affectifs qui transparaît dans nombres de métaphores : le cœur, la conversation, l’ambiance, le raisonnement peuvent être légers, une décision peut être lourde de conséquences, je peux peser mes mots, vivre une situation grave... Bref la tonalité affective s’exprime volontiers en termes de poids.

Au niveau corporel, cette notion de poids a été mise en avant dans plusieurs approches : en eutonie, mais aussi en méditation où l’on vous demande de trouver une posture stable bien ancrée dans le sol, en danse bien sûr où à partir du poids peut se construire la réponse antigravitaire qui permet une disponibilité optimale...

Dans mes stages ou leçons, lorsque je prends contact avec un groupe, je propose le plus souvent un travail sur le poids dès le début. Cela me permet de sentir où en sont les élèves, s’ils savent se concentrer, s’ils ont déjà travaillé ou non. Je les amène par des propositions où se mêlent des modulations posturales, respiratoires, des affinements de leur perception d’eux-mêmes et de ce qui se passe, à moduler leur tonus. Le passage par la sensation de poids, c’est-à-dire l’acceptation du poids (qui n’est pas l’inertie) et son intégration au processus de mouvement permet de modifier la qualité du geste. J’observe comment chacun sait ou ne sait pas se poser, comment se modifie le rythme respiratoire, et comment le mouvement évolue dans sa qualité. Lorsque je demande par exemple de passer de la position sur le dos à sur le côté, ceux qui sont parvenus à se relâcher le font sans heurt, de façon très liée et lente, sans que la tête ne quitte le sol, alors que d’autres « se reprennent » et se tournent brusquement. Là encore, ce qui est en jeu n’est pas un savoir se relaxer, mais la capacité à accepter et assumer un état tonique, donc un état affectif différent, une perception de soi non hyperactif.

Il est toujours fascinant de regarder un groupe explorer le mouvement à partir de cette acceptation du poids. Il y a bien des propositions de travail pour le guider dans cette investigation. Un but pour moi est de faire sentir qu’à partir de cet état tonique différent, « cela fonctionne différemment », le mouvement change de qualité, et les formes du mouvement lui-même se modifient. Apparaissent des torsions, des méandres, le mouvement devient « organique », et il se dégage une sorte de volupté à bouger.

Pour travailler le poids avec les personnes handicapées il faut recourir à d’autres processus. Les images peuvent fonctionner avec certaines populations, tout comme avec les enfants. Mais à un niveau plus primitif, comme avec les polyhandicapés, il faut nous engager dans le corps à corps. Les portages soit directement comme en danse-contact, soit par l’intermédiaire de couvertures sont précieux.

Plus simplement, dans le contact immobile, je peux « nourrir le poids » chez un partenaire. C’est une qualité de toucher, une façon de poser les mains et une attention qu’il faut diriger vers ce qu’on vise. Souvent les polyhandicapés présentent des hypertonies avec des tensions très importantes dans le dos et dans les rotateurs internes. On les voit se crisper dans des efforts démesurés où ils recrutent des muscles inutilement, qui vont contrecarrer le plus souvent leur projet. Tout mouvement semble alors être une lutte vaine où la personne est d’avance vaincue par ses propres tensions. Observez que dans ces moments-là, ils semblent perdre tout contact avec le sol. Lorsque j’aborde ces personnes, je peux chercher une détente en visant simplement le poids, leur donner la perception de leur poids. Je peux aller jusqu’à soulever les différentes parties du corps tour à tour, et utiliser pour cela des tissus. Mais, j’insiste sur cette qualité de contact qui peut être immobile au cours de laquelle je fais moi-même un travail sur mon tonus. Je m’en sers très précisément lorsque je suis assis derrière la personne appuyée contre moi. Je cherche alors à faire descendre le tonus, c’est-à-dire le poids, dans le bassin, ce qui se traduit par un enroulement. La négation du poids est corrélée presque toujours à une hypertonie postérieure. On a la sensation du « tout dans les épaules », ou que « le centre de gravité remonte », expression qui n’a pas de valeur scientifique mais qui indique bien que le rapport au sol garant d’une bonne disponibilité et d’une bonne coordination n’est pas adéquat. Avec la détente le sujet semble se recentrer, rentrer dans son bassin. En d’autres termes, il commence à s’enrouler et vous observerez alors une modification de la qualité de sa présence. Il est plus calme, plus disponible, moins en alerte, et à partir de là tout peut commencer. Tant que vous n’êtes pas là, vous risquez de travailler avec un fantôme ou un feu follet.

1.2.2 La respiration

Travailler sur la respiration c’est aussi travailler sur le tonus. Gerda ALEXANDER professait qu’il est aussi absurde d’apprendre à respirer que de vouloir apprendre au sang à circuler, et il en est bien d’autres qui mettent en garde contre les exercices respiratoires. C’est bien possible si l’on pense à l’impact que des pratiques type yoga peuvent avoir. Plus une technique est efficace, plus elle peut aussi être nocive. Mais il me semble qu’il y a dans le yoga et dans les traditions méditatives assez de sagesse de savoir et d’expérience pour ne pas se fourvoyer. Bien sur, les pratiques sauvages sont toujours risquées, mais c’est vrai pour absolument toute pratique. Sans doute Gerda ALEXANDER se méfiait-elle des dogmes en matière de respiration. On ne peut qu’être d’accord avec elle. Par exemple, cette idée souvent présentée comme un absolu qu’il faut respirer dans le ventre. EHRENFRIED disait qu’il faut respirer là où il y a du poumon. Tout dépend de ce qu’on veut. S’il s’agit d’induire une détente, de recentrer le sujet, de le connecter à un travail sur les organes, il me semble en effet judicieux de lui proposer cette image de respiration abdominale. Tout en sachant qu’il s’agit d’une image destinée à favoriser certains processus. S’il s’agit de construire une sthénicité axiale porteuse pour le mouvement, il faudra s’y prendre autrement.

Lorsqu’on pose ses mains et qu’on observe les patients, élèves ou partenaires, on constate que les respirations sont souvent restreintes. Le diaphragme étant au centre d’une sorte de toile d’araignée fasciale qui relie les chaînes musculaires, il fait les frais de toute tension musculaire, et à l’inverse un travail sur la respiration peut retentir sur l’ensemble. Sans entrer dans le travail type rétention du souffle, il est clair qu’on peut sans risque ouvrir les espaces respiratoires et moduler le tonus global par le biais d’une prise de conscience de ce qui respire et comment cela respire.

Avec la respiration peuvent venir deux pratiques classiques : le hissing et la voix. Le hissing (to hiss : siffler) est un sifflement qu’on « envoie dans le corps ». Il permet de diriger la conscience vers une cible précise. La vibration de la voix est aussi un moyen d’atteindre des parties précises du corps. On peut aussi l’envoyer dans le sol, notamment à travers les points d’appui du squelette, ce qui permet là encore une détente et une perception plus claire. D’autre part, il y a là un point d’entrée vers un jeu de mouvement, ce qui est précieux car ce type de travail présente toujours le risque de faire plonger le partenaire dans une sorte d’inertie. Et le fait de proposer de bouger permet d’inscrire quelque chose de nouveau dans la programmation neuromotrice.

1.2.3 Le travail sensoriel

J’ai déjà développé ce point un peu plus haut. Par un travail sensoriel, vous atteindrez toujours le tonus. Pour les partenaires les plus handicapés, il faut je crois se référer à la stimulation basale. L’eutonie est aussi une source précieuse et très riche de savoir-faire et surtout de savoir-être. Là encore, cette approche débouche sur le mouvement.

1.3 Construction identitaire et corps

Sans prétendre aucunement faire ici un cours de psychologie génétique, je voudrais rappeler quelques notions essentielles qui nous guident dans notre travail.

(Extrait de notes de cours donné dans le cadre du D.U. de psychologie du sport / Faculté de psychologie / Université de Reims / 1996)

On dit facilement que la conscience de soi commence par la conscience du corps... FREUD a écrit que le moi est au départ corporel et que les autres niveaux (psychiques) s’étayent ensuite sur cette base. Pour cerner les enjeux d’un travail corporel et en énoncer les conditions, il nous faut revenir sur les processus d’émergence du sujet et considérer la part du corps.

La psychanalyse décrit bien cette phase d’indifférenciation qui caractérise le vécu du tout jeune enfant (elle n’est pas la seule à l’avoir fait et nous pourrions nous référer à d’autres systèmes). La capacité de dire je, c’est à dire de poser un moi distingué d’autrui présuppose une délimitation qui est à la fois spatiale et temporelle.

Spatiale
puisqu’il faut instituer une limite qui définisse une frontière
Temporelle
car cette limite doit être stable de façon à ce que l’entité perdure dans le temps, qu’elle reste semblable à elle-même, bref qu’elle soit id-entité.

L’indifférenciation, qui est également décrite en terme de fusion, correspond à la phase dite du corps morcelé : l’enfant ne peut intégrer comme lui appartenant des parties de son corps, tout comme il tend à s’incorporer des parties du corps de l’autre (cf les objets partiels). Interviennent ici plusieurs ordres de cause. L’immaturité neurologique fait par exemple qu’il est incapable de différencier la sensation d’une main qui se pose sur son ventre d’un spasme intestinal. La notion de dedans/dehors n’étant pas encore acquise, les perceptions ne peuvent pas s’organiser. D’autre part, il faut également que l’entourage apprenne à considérer l’enfant comme entité autonome, ce qui présuppose en particulier la castration parentale (faire le deuil de l’enfant qui est chair de sa chair...).

L’expérience relationnelle et sensori-motrice va permettre le passage progressif, mais non irrémédiable, d’une situation à l’autre :

corps morcelé / fusion ↔ corps unifié / différenciation du sujet

Les limites

La première limite, c’est la peau. Elle est l’enveloppe qui crée un dedans et un dehors.

Elle fonctionne comme une membrane, une interface. (Il n’y a pas de limite stricte en biologie ; ce sont toujours des organes de communication qui règlent les échanges ; cf la pompe à Na/K de la membrane cellulaire). La peau est le premier organe de communication. Elle est richement innervée et contient de nombreux récepteurs.

Une première dialectique dedans/dehors va ainsi naître, à partir de laquelle d’autres oppositions vont émerger : bas/haut, devant/derrière, droite/gauche...

On assiste là à l’émergence d’une spatialisation, qui procède à partir du corps propre (corps propre = le corps que j’ai, tel que je le vis).

Cette dialectique nous introduit d’emblée au jeu des alternances : ouverture / fermeture c’est à dire : densification / dilution, ou encore : aller-retour entre soi et l’autre.

On sait que le jeune enfant joue avec les alternances très tôt : Dés le 2° mois il manifeste un plaisir évident dans le jeu des oppositions phoniques (lallations). Le dialogue tonique de WALLON constitue un jeu primordial d’alternances qui fonde l’émotivité. Cet auteur relève des gestes rythmés vers 6-8 mois. On retrouve ensuite les alternances avec le shadowing lorsque l’enfant s’éloigne quelques instants de sa mère pour revenir se blottir contre elle (vers le 9° mois). Au stade anal apparaît le jeu des rétentions et excrétions.

Vers 18-24 mois, l’enfant joue au « jeter/retrouver » et au « donner/reprendre ». C’est la période du ford/da.

La célèbre observation du petit-fils de FREUD jouant avec une bobine qu’il fait apparaître et disparaître, le montre bien. Il symbolise ainsi la présence-absence de la mère mais aussi la sienne propre, comme l’indique un jeu avec le miroir contemporain de celui de la bobine. Le danger de l’absence de la mère était autant dans le risque de ne plus la voir que dans celui qu’elle ne voie plus l’enfant. « L’enfant qui pleure quand sa mère disparaît de la pièce où il est se sent menacé de la disparition de son être propre, car pour lui aussi percipi = esse (être perçu = être). C’est seulement en présence de la mère qu’il est capable de vivre, de se mouvoir, d’être »1.

On peut voir dans cette expérience le principe même de l’expérience rythmique.

Apparaît en effet l’alternance entre un temps fort (densification) et un temps faible (dilution). Cette expérience du rythme est fondamentale ; elle va conditionner la construction de la temporalité, qui s’inscrit donc dans un contexte relationnel et affectif.

A partir du jeu des limites, nous voyons donc émerger une spatialité et une temporalité subjectives.

La spatio-temporalité est à l’origine une expérience corporelle.

On a déjà signalé les jeux de rétention/relâchement, qui peuvent être vus comme un travail de la densification et la dilution des limites. Mais avant cela, on observe chez l’enfant une sorte de fascination pour les boucles qu’il peut effectuer avec son propre corps, en opérant des jonctions. G. HAAG a souligné l’importance des jonctions corporelles chez le nourrisson, en particulier les jonctions droite/gauche, qui semblent accompagner l’unification de l’image du corps.

Dans de nombreux cas, les enfants autistes s’avèrent incapables d’opérer de telles jonctions, au point que certains en imposent parfois pour un syndrome hémiplégique...

Ces boucles et jonctions vont créer d’autres dedans/dehors, qui sont comme des espaces concentriques projetés à partir du corps. Il se crée ainsi des zones qui sont à la fois soi et non-soi et que nous pouvons rapprocher des espaces transitionnels de WINNICOTT.

WINNICOTT observe que l’enfant tend à intégrer des objets autres-que-moi dans son schéma personnel. Il désigne comme objet ou phénomène transitionnel une aire intermédiaire d’expérience qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche... De tout individu ayant atteint le stade de son unité, avec une membrane limitante, on peut dire qu’il a une réalité intérieure.

Dans la vie de tout être humain, poursuit-il, il existe un troisième partie que nous ne pouvons ignorer et qui constitue une aire intermédiaire d’expérience. « C’est à tout cet ensemble que je donne le nom de phénomène transitionnel d’où peut se détacher un phénomène ou quelque chose de particulier : peut-être un bouchon de laine, un coin de couverture ou d’édredon, un mot une mélodie, ou encore un geste habituel... ».

Il s’agit donc pour Winnicott, d’une zone qui est considérée à la fois comme faisant partie de soi, tout en appartenant aussi à l’extérieur. C’est donc une zone qui peut recevoir un investissement fluctuant : l’ours en peluche fait partie de l’enfant, mais il peut aussi être traité en objet ennemi, subir des assauts destructeurs.

Chez l’enfant plus âgé, les phénomènes transitionnels deviennent diffus et se répandent dans la zone intermédiaire qui se situe entre la réalité psychique interne et le monde externe « objectif » ; autrement dit, ils se répandent dans le domaine culturel tout entier. WINNICOTT précise qu’à ce stade, son étude acquiert des dimensions nouvelles englobant le jeu, la création artistique, le goût pour l’art, le sentiment religieux, le rêve, mais aussi des phénomènes tels que le fétichisme ou la toxicomanie..

Si WINNICOTT prend acte de l’évidence d’une réalité interne définie par l’enveloppe cutanée, il observe que la limite soi/non-soi est en fait fluctuante, soumise à un jeu. Ce jeu, c’est pour nous l’image du corps, qui est donc un processus, lié à ce que le sujet investit comme étant lui-même ou une partie de lui-même.

Elle opère par projection à partir du corps propre qui lui sert de matrice.

Pour résumer l’essentiel de notre propos, il faut retenir la notion de limite qui définit une dialectique dedans/dehors, laquelle étaye une expérience relationnelle et affective fondamentale dans la structuration du sujet (définition d’une identité).

La spatialité et la temporalité émergent de l’expérience corporelle par le jeu de la projection et de la rythmisation.



1. cf FREUD « Au delà du principe de plaisir » IN Essais de psychanalyse, Paris, Payot, PBP n°44, pp 41-115. cf aussi LAING, 1979 « le moi divisé », Stock p.132

 

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1.1 - Fonction tonique
1.2 - Quelques clés de travail
1.3 - Construction identitaire et corps
1.4 - Construction corporelle et construction identitaire
1.5 - Sortir de l’enveloppe
1.6 - Les systèmes : matière première du corps
1.7 - Les jeux moteurs
1.2.1 - Le poids
1.2.2 - La respiration
1.2.3 - Le travail sensoriel