Site FMPMC
     Page précédentePage suivanteSommaireVersion imprimable
   
 

Le retentissement psychosocial des dermatoses


Tous droits de reproduction réservés aux auteurs


traduction HTML V2.8
V. Morice


Le retentissement psychosocial des dermatoses

 

 

Dans toutes les cultures et depuis la nuit des temps et, pour chaque individu, depuis sa naissance, les liens entre la peau et le psychisme sont nombreux et variés…

Pourtant, la peau a été souvent considérée comme une simple enveloppe, à peine un organe, renvoyant au superficiel, catégorie très dévalorisée par rapport à la profondeur et par conséquent aux organes situés dans la profondeur du corps...

Ainsi, en médecine, les maladies de peau, la dermatologie, les dermatologues étaient souvent peu valorisés par les autres spécialités.

Ce n’est que depuis assez récemment que le retentissement psychosocial des dermatoses est considéré comme au moins aussi important que celui des autres maladies chroniques et est pris en considération par les dermatologues et par les autres médecins et soignants.

La peau n’est pas, en fait, un organe comme un autre et par conséquent les maladies de peau sont des maladies tout à fait particulières.

1 La peau

  • C’est un organe aussi vital qu’un autre, assurant de multiples fonctions nécessaires à la survie de l’individu (comme par exemple, la thermorégulation).
    Mais, à la différence des autres organes, de la peau on n’attend pas seulement un fonctionnement invisible et silencieux.
  • La peau est un organe privilégié de la vie de relation. C’est un organe touché (la peau est l’organe du tact, sens réflexif par excellence - quand on touche, on est, dans le même mouvement, touché) et visible. Elle est le lieu d’origine, à partir des soins cutanés et physiques prodigués à l’enfant par sa mère, de la tendresse, de la sensualité, de la sexualité. Elle participe donc de la vie affective et amoureuse de tout individu et elle est liée au plaisir. Elle participe aussi de la séduction, de la beauté : la peau est caressée, parfumée, maquillée, bronzée, parfois de façon intempestive…
    A ce propos, la peau du visage a certainement une place particulière chez tout individu.
    Le visage est, en effet, la première et la principale partie du corps exposée au regard d’autrui. C’est principalement autour du visage que se construit le sentiment d’être beau. C’est aussi sur le visage que se lisent les émotions. Edith Wharton dans son roman Ethan Frame donne cette description de sa jeune héroïne amoureuse : « cette fois elle ne rougit pas brusquement, mais peu à peu, délicatement, on eut dit le reflet de sa pensée qui lui traversait le cœur ». En outre, grâce à sa mobilité et à son pouvoir d’expression, le visage est le lieu géométrique de la personnalité intime et de l’identité. C’est pourquoi les greffes « de visage » ont déclenché tant de polémiques et ont conduit les chercheurs a parler de « greffe de face » puis de « greffe de tissus composites ».
  • La peau est la limite du corps tout entier ainsi que la représentante de la limite de l’espace psychique individuel, contentant des pensées et des affects.
    Par exemple, la crainte de rougir en public s’associe souvent à la crainte du devinement de sa pensée par l’autre, comme si la peau risquait de ne pas assurer son rôle de limite de l’espace psychique contenant des pensées et des affects.
  • Enfin, sur la peau, s’inscrit le temps qui passe : l’entrée dans l’adolescence, le vieillissement, les traumatismes anciens, les marques d’appartenance à un sexe, à un groupe social, à une filiation. On pourrait donc dire que la peau est la représentante du sujet tout entier.

2 Les échanges tactiles

Dès le début de sa vie, la peau et les muqueuses du petit d’homme reçoivent des stimulations variées lors du nourrissage, du portage, des soins corporels… de l’habillement. La peau, offerte au regard maternel, est donc un objet de caresses pour le plaisir partagé de la mère et de l’enfant. Un surcroît de plaisir et la découverte de la sensualité sont ainsi apportés en plus de la simple satisfaction des besoins vitaux. Les premières satisfactions érotiques sont éprouvées en étayage sur les fonctions corporelles nécessaires à la vie (par exemple boire un biberon pour calmer la faim entraîne dans son sillage le plaisir de téter : ce dernier peut être finalement pris par le bébé en dehors de toute faim à satisfaire, en tétant son pouce). Ces échanges tactiles sont aussi l’occasion d’une communication préverbale, témoignage de l’amour que la mère porte à son enfant et qu’elle arrive à lui faire partager. Didier Anzieu, un psychanalyste, a écrit « le massage devient message ». La parole naît de ces premiers échanges avec la mère. Enfin, je vous rappelle que la tendresse, l’un des deux courants, avec le courant érotique, de l’amour, s’enracine dans la relation de soins qui s’instaure entre la mère et l’enfant, et donc, que le toucher en est le cœur. Gageons qu’à l’âge adulte une femme qui s’autorise à prendre soin de sa peau renoue avec des sensations infantiles satisfaisantes et heureuses plus ou moins oubliées avec le personnage maternel.

Des échanges tactiles précoces et harmonieux permettent à l’enfant de s’individualiser et de s’autonomiser dans une peau bien à lui et en faisant confiance à ses limites. Celles-ci assurent bien, dans ces conditions, leurs trois principales fonctions :

  • Frontière entre le dedans et le dehors
  • Contenant des expériences satisfaisantes, comme l’allaitement
  • Communication avec autrui

L’enfant sait alors que son corps, sa peau, lui appartiennent et que l’autre ne peut pas le toucher n’importe où, de n’importe quelle façon, n’importe quand.

C’est ainsi que le narcissisme de tout individu se construit : grâce à des échanges tactiles précoces harmonieux, associés, comme nous le verrons plus loin, à des échanges visuels.

Le narcissisme associe, en effet, un solide sentiment de sécurité interne (le sujet se sent en sécurité dans sa peau, la peau joue bien son rôle de limite), un fort sentiment d’estime de soi et une bonne et plaisante image de soi.

Posséder un bon « capital narcissique » est indispensable pour résister aux aléas de la vie : imperfections cutanées et/ou corporelles, maladies, vieillissement, rupture, deuil… et pour s’autoriser à s’embellir raisonnablement.

Ainsi, on comprend mieux combien les relations d’un adulte avec sa peau dépendent de l’histoire des échanges tactiles précoces de cet adulte. Prendre soin de sa peau, l’embellir, marque des retrouvailles, plaisantes avec les objets d’amour perdus de l’enfance et des identifications réussies à des derniers. Le jeune homme va alors facilement emprunter le rasoir de son père, la jeune fille va essayer la crème dite de beauté de sa mère.

Les échanges tactiles précoces se font sous le regard du personnage maternel et les échanges de regards lors des soins corporels sont aussi très importants dans la constitution d’un narcissisme de bonne qualité et, en particulier, d’une bonne et plaisante image de soi. Pour D.W. Winnicott, un pédiatre et psychanalyste anglais, le premier miroir de l’individu c’est sa mère. Il a écrit dans un article intitulé : Rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant : « que voit le bébé quant il tourne le regard vers le visage de sa mère ? » Généralement, ce qu’il voit, c’est lui-même. En d’autres termes, la mère regarde le bébé et ce que son visage exprime est en relation directe avec ce qu’elle voit. La mère d’une toute petite fille souffrant d’un eczéma atopique me disait que, quand elle lui donnait le biberon, elle ne pouvait pas la regarder et détournait toujours son regard…

D’ailleurs certains autoportraits, comme ceux de Francis Bacon, en disent peut-être beaucoup sur la relation des peintres à leur mère. Là encore, se regarder avec plaisir dans le miroir, y croiser son propre regard, constater avec contentement les améliorations et les embellissements que l’on a soi-même apportés à son image sont des circonstances privilégiées de rencontre et de retrouvailles avec des souvenirs et des identifications parfois oubliés depuis longtemps… (par exemple quand une petite fille, après avoir « emprunté » les produits de maquillage de sa mère, a grimpé sur un tabouret pour voir dans un miroir l’effet qu’elle produisait, ou quand un tout jeune homme, après avoir emprunté pour la première fois un costume de son père, a croisé le regard admiratif de ce dernier avant de sortir).

De toutes les façons, tout au long de la vie la peau est modelée par le regard des autres. Elle est épilée, parfumée, maquillée, ornée, blanchie, ou, au contraire bronzée, selon les modes et les coutumes en vigueur. D’ailleurs, les manifestations au niveau de la peau et des phanères, des exigences et des désirs d’autrui imposés plus ou moins subtilement sont nombreuses : depuis la coupe de cheveux exigée par les parents au bronzage qui, dans nos pays occidentaux, est signe de réussite sociale.

     Page précédentePage suivanteSommaireVersion imprimable
   
 
1 - La peau
2 - Les échanges tactiles
3 - Les maladies de peau : leurs principales caractéristiques
4 - Les adolescents
5 - Conclusion