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Le retentissement psychosocial des dermatoses


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traduction HTML V2.8
V. Morice


Le retentissement psychosocial des dermatoses

 

 

4 Les adolescents

S’il est une période de la vie où le sujet peut se sentir, à tout moment, atteint dans son image de soi, trahi par une peau échouant à protéger son intimité, c’est bien celle de l’adolescence. En effet, à cette période, les changements corporels et psychiques liés à la poussée pubertaire et, donc, au surgissement d’une sexualité génitale, se marquent tout particulièrement sur la peau : les cheveux et la peau du visage deviennent gras, les poils apparaissent, une acné plus moins importante atteint le visage, le décolleté, le dos, la sudation devient plus abondante, les rougissements intempestifs sont plus fréquents.

L’adolescence, ce passage de l’enfance à l’âge adulte, est donc une période délicate de changements corporels et psychiques, de séparations et d’abandons. Les modifications corporelles et le processus de séparation et d’individuation sont particulièrement liés pendant cette période. En effet, l’adolescent est confronté à l’émergence, visible aux yeux de tous, d’un corps sexué rendant possible la réalisation sexuelle génitale ; il doit donc se tourner vers d’autres personnes à séduire, vers d’autres objets d’amour que ses parents et il doit découvrir des ressources différentes en lui-même et dans son corps de celles de son enfance pour atteindre ce but.

Tous les changements corporels et psychiques au moment de l’adolescence sont donc accompagnés d’affects nombreux et variés. Tout cela fragilise l’amour de soi et entraîne une grande insécurité narcissique chez les adolescents, augmentée par la moindre imperfection du visage ou du corps. C’est pourquoi de nombreux adolescents expriment des plaintes d’ordre esthétique concernant, par exemple, la modification de leur silhouette ou de leur peau… ou que les filles vont se voûter, dissimulant, ainsi, l’émergence de leurs seins. C’est aussi à cause d’une plus grande insécurité narcissique de l’adolescent, qu’une acné, même modérée, du visage ou du dos, affection banale à l’adolescence, va engendrer des difficultés plus ou moins importantes au niveau du vécu de l’adolescent et de la prise en charge du trouble cutané.

En effet, une acné même très modérée et, a fortiori, une toute autre maladie de peau même banale (dermatite atopique, psoriasis, vitiligo) peuvent être utilisées par l’adolescent malade comme un écran entre lui et les autres, un refuge où il se replie, pour éviter toute confrontation avec les défis lancés par une vie d’adulte, défis concernant aussi bien la vie professionnelle que la vie affective et la vie sexuelle et qui lui semblent encore hors de sa portée ou source de mouvements d’angoisse impossibles à contenir. En outre, le principal traitement des affections cutanées (traitement local à base de crèmes et de pommades) entrave souvent l’autonomisation de l’adolescent et accentue le risque d’un accrochage à une position de petit enfant toujours soigné par sa mère et donc très éloigné des jeux de séduction de son âge. N’oublions pas que c’est pour échapper aux avances amoureuses insistantes de son père veuf, que la princesse du conte de Perrault se revêt d’une peau d’âne, sale, laide et malodorante…

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Marguerite pense qu’elle ne pourra être aimée, non pas que d’un âne, mais que d’un Shrek, tant elle se vit comme une très laide ogresse dont la peau horrible ne peut être que repoussante.

Marguerite, en fait, est une très jolie jeune fille blonde. Les lésions dues à sa dermatite atopique seraient très modérées si Marguerite ne massacrait pas, selon ses propres termes, la peau de son visage.

Marguerite, au cours du remarquable travail analytique qu’elle a entrepris, prend peu à peu conscience que grâce au temps qu’elle passe à massacrer sa peau et aux résultats visibles qui découlent de ce geste, elle évite de s’affronter au travail scolaire, ainsi que de rencontrer son frère, son père et… les garçons…

Sa peau, dit-elle, est entre elle et la vie… « je personnifie ma peau », affirme t-elle. Quand on me demande « qu’est ce que tu as fait hier soir » je réponds : « j’étais avec ma peau ».

Son frère, mais surtout son père l’ont toujours beaucoup impressionnée, tant elle les trouve brillants intellectuellement. Elle évite tout particulièrement son père qui, lui-même, est, selon elle, mal à l’aise avec elle. D’ailleurs, ajoute-t-elle, il les a quittées, sa mère et elle-même, précise-t-elle (sans évoquer son frère), quand elle avait 5 ans. Depuis cette époque, sa mère, dont la peau du visage a des cicatrices d’acné et qui ne se sent pas valorisée dans son travail, est malheureuse, même si elle s’efforce, selon Marguerite, de ne pas le montrer…

Au cours de son travail analytique Marguerite parvient, dit-elle, à dissocier sa peau de ses humeurs. Par exemple, elle peut sortir et profiter de ses sorties, même si sa peau est abîmée. Elle s’aperçoit aussi que même si sa peau est intacte et, manifestement plutôt jolie, elle se trouve toujours horrible… D’ailleurs, être une femme aussi… c’est horrible, associe t-elle à sa grande surprise…Une femme c’est un bout de viande, c’est toujours dévalorisé, forcé… Bref c’est dégoûtant. Mais, ajoute t-elle, … elle se raconte peut-être des histoires… Ce qui lui fait le plus peur c’est peut-être de plaire, d’aller jusqu’au bout d’une relation amoureuse, c’est à dire de montrer, non pas tant sa peau, mais, au-delà de sa peau, elle-même, ce qu’elle est, son intimité psychique… plus que physique. C’est ainsi qu’elle risque de décevoir autrui et, donc, de perdre son amour.

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Par ailleurs, pendant longtemps, l’adolescent peut avoir honte de ses changements corporels plus ou moins visibles. Cette honte s’exprime bien souvent par une pudeur exagérée que parents, éducateurs, médecins doivent bien sûr respecter. Les soignants, quand ils demandent à un adolescent de se déshabiller, quand ils touchent sa peau, quand ils font un examen clinique ne doivent pas oublier l’existence très fréquente de tous ces sentiments.

En outre, les transformations pubertaires peuvent même être ressenties par l’adolescent, comme étrangères voire comme persécutrices. D’ailleurs, la fréquence, à l’adolescence des conduites plus ou moins pathologiques prenant la peau pour cible (des tatouages aux automutilations) vient dévoiler la force de la destructivité qui anime parfois l’adolescent à l’égard de son propre corps.

5 Conclusion

Soigner la peau malade ne se limite pas à favoriser l’extension du terrain occupé par la peau saine. La peau, qui est, selon un philosophe, Michel Serres, « aux avants postes du sujet » doit aussi retrouver ses qualités esthétiques et hédoniques.

C’est dans ces conditions que la qualité de vie et l’état psychique du malade seront améliorés.

Dans la réalisation d’un tel projet, tous les acteurs de la relation malades/soignants seront mobilisés.

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1 - La peau
2 - Les échanges tactiles
3 - Les maladies de peau : leurs principales caractéristiques
4 - Les adolescents
5 - Conclusion